Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /Juin /2009 09:39

99324 UWI – Revue Iris – Dalloz – Janvier 2005 IRIS72$$$1 02-12-08


LA REVUE

INTERNATIONALE

ET STRATEGIQUE


 

Revue trimestrielle

publiée par l’Institut

de relations internationales

et stratégiques (IRIS)

hiver 2008/2009


 


RESUME

ABSTRACT

 

Rudolf El-Kareh

Professeur associé à l’ULB, directeur de recherche au CEA-Paris III 

 

Cet article correspond à la version réactualisée d’un document présenté en introduction à l’audition de l’auteur à la

réunion conjointe organisée par la Commission des affaires étrangères (AFET) et la Délégation pour les relations avec

les pays du Machrek du Parlement européen, le 28 mai 2008, à Bruxelles.


 

La crise politique et institutionnelle au Liban


En 2008, le Liban a vécu l’une des crises

les plus critiques de son histoire contemporaine.

Elle a révélé de profondes divisions

politiques et l’incapacité des

dirigeants à réinventer le compromis au

fondement de la création de l’Etat, qui

repose sur un équilibre entre communautés

associées à l’exercice du pouvoir.

La transition vers un système de représentation

politique transcommunautaire est

l’un des enjeux actuels. Il s’agit de passer

d’une représentation communautaire à un

système fondé sur la construction d’une

citoyenneté nationale, et sur la libération

des potentiels individuels et collectifs, sans

pour autant briser la société. La crise a mis

aussi en évidence les dangers de l’alignement

des politiques nationales sur des

enjeux externes, aboutissant à l’instrumentalisation

du pays à des fins opposées à ses intérêts.


The political and Institutional Crisis in Lebanon


In 2008, Lebanon has experienced one of the

most critical crises of its history. It revealed

deep political divisions and the inability of leaders

to reinvent the compromise at the base

of the state’s creation, which relies on a

balance between communities associated

with the exercise of power. The transition to a

system of political representation independent

of the communities is one of the current

challenges. Lebanon must move from a

community representation to a system based

on the construction of a national citizenship,

and the release of individual and collective

potential without breaking the society. The

crisis has also highlighted the dangers of aligning

national policies on external issues,

leading to the instrumentalization of the

country for purposes opposed to its interests.



Préambule : un pays complexe et fragilisé


Le Liban a vécu durant l’année 2008 l’une des phases les plus critiques de son existence

contemporaine. Les accords de Taëf de 1990 avaient permis de conclure un répit à l’issue

d’une longue guerre civile qui avait servi de terreau et d’exutoire aux grands conflits

régionaux et internationaux, mais ils n’ont pas permis de résoudre les problèmes de fond

de la société libanaise. Les interactions entre les stratégies internationales, les dynamiques

politiques et géopolitiques régionales et les mouvements internes de la société libanaise

ne se sont jamais exprimées avec autant de force. Elles se sont aggravées avec la stratégie

américaine postérieure à l’occupation de l’Irak, et notamment le projet à géométrie

variable dit de « remodelage » (reshape) du « Grand/Nouveau Moyen-Orient », construit

justement sur le principe des dislocations communautaristes.

Simultanément, les formes de repli grégaire sur les diverses expressions des structures

communautaristes n’ont jamais été aussi profondes, sans être pour autant le mode d’expression

exclusif des réalités et des complexités de la société libanaise. Elles révèlent surtout

de profondes divisions politiques et l’incapacité des dirigeants du pays à réinventer

le compromis qui a été au fondement de la création de l’Etat du Liban. Elles posent de

surcroît le problème de la crédibilité des « élites » politiques actuelles et celle de leur

système de reproduction.

 

Dynamiques historiques et institutionnelles


L’histoire politique du Liban contemporain et l’évolution de ses institutions depuis la

tutelle coloniale du Mandat français jusqu’aux accords très récents de Doha en passant

par le Pacte national de 1943 qui a fondé l’indépendance du Liban, et les accords de Taëf 

conclus en 1990, est celle d’équilibres institutionnels et politiques instables qui servent

de matrice à des crises existentielles récurrentes.

Ces équilibres instables ont été construits sur l’élaboration d’un système institutionnel

de représentation érigeant les groupes communautaires issus du mouvement de l’histoire

régionale, en fondements institutionnels, juridiques et structurels de l’organisation de la

vie sociale et politique.

Ce système est né de l’effondrement de l’empire Ottoman, des politiques et des crises

européennes, des deux guerres mondiales du XXe siècle, et de leurs effets structurants et

hégémoniques sur l’ordre du monde.

L’Etat juridique du Liban, né à la Conférence de San Remo (1920) est officiellement

une République parlementaire constitutionnelle. Mais la réalité institutionnelle formelle

est loin de s’identifier à la réalité sociologique du pays. Si l’idée de nation suppose la

création d’un Etat fondé sur la reconnaissance et la pratique de l’égalité civile et des

libertés publiques et, par conséquent, sur l’allégeance des citoyens à l’idée nationale fondamentale,

l’Etat libanais repose sur des équilibres entre groupes communautaires associés

à l’exercice du pouvoir politique. Tout citoyen subit les effets, contradictoires ou juxtaposés,

d’une double allégeance : à la communauté nationale d’une part, et à sa communauté

confessionnelle d’autre part. Les communautés sont d’abord et en premier lieu des

groupes endogames constitués de réseaux hiérarchiques de familles élargies, de clans et

de clientèles. Elles sont dotées d’organisations reproductives propres (système scolaire,

institutions confessionnelles et représentatives internes...). Leurs dimensions cultuelles

constituent l’un des éléments de l’élaboration de la personnalité parmi d’autres, mais il

n’est pas le seul, ni même le facteur structurant primordial. Les pratiques sociales héritées

de l’espace ottoman ont été profondément marquées par les acculturations respectives.

Simultanément l’insertion des « élites » dirigeantes de ces communautés dans le grand jeu

militaire, diplomatique et colonial désigné sous le nom de « Question d’Orient » dès le

XIXe siècle et les pratiques de leurs héritiers ont été un facteur de déstabilisation non négligeable.

Au Liban la répartition de la représentation nationale en quotas communautaires transforme

les députés en mandataires volontaires ou forcés de leurs communautés. Ce système

a perduré, en dépit des volontés affichées de le dépasser, dès les premiers balbutiements

de l’indépendance (voir la déclaration ministérielle du premier gouvernement de l’indépendance

effective en 1947). La « communautarisation » de la vie publique ira en s’aggravant

et sera à l’origine de plusieurs crises qui prendront des formes violentes dès 1958.

 

Des « communautés » travaillées de l’intérieur


Mais simultanément la société libanaise est travaillée par des mouvements internes et des

mutations dues à son insertion progressive et parfois brutale, mais profondément inégale,

dans le système d’échanges mondiaux.

La géographie humaine inégale de l’insertion des groupes socio-communautaires dans

le système mondial va se trouver répercutée sur le développement inégal des territoires

et des groupes sociaux. Les économies rurales sont nettement défavorisées par rapport aux

zones urbaines. Ces transformations se manifestent par des mutations socio-économiques

structurelles : exode rural qui transforme les bases territoriales communautaires, distorsions

des secteurs et réorientation économique, dépérissement de l’agriculture, hypertrophie

du secteur des services au détriment des secteurs productifs, développement des

systèmes d’éducation sous l’effet des courants idéologiques développementalistes mondiaux

et locaux. Le système de représentation politique non seulement n’accompagne pas ces évolutions

par des mutations institutionnelles, mais de plus, les réseaux communautaires

se transforment en réseaux de distribution des richesses, aggravant les lignes de

fractures à l’intérieur des communautés et entre elles. Le mouvement interne de la société,

et notamment le mouvement de sa vie politique devient progressivement captif des structures

communautaires. De même que s’en retrouvent captifs les mécanismes socio-économiques

qui brident les potentiels humains et structurels. De plus, les confrontations violentes

et polymorphes des années de guerre civile (1975-1989), dites « intercommunautaires»

ou « intracommunautaires » auront eu des conséquences psychologiques et structurelles importantes.


Un faisceau de paradoxes


La société libanaise voit ainsi apparaître une série de paradoxes. Je voudrais relever ici

deux d’entre eux qui ont une incidence directe sur le fonctionnement du système.

D’une part les facteurs qui charpentent les processus de construction de la personnalité

identitaire individuelle deviennent de plus en plus complexes. Ils sont marqués par l’éducation,

la culture, la profession, les acculturations et les influences culturelles et comportementales

complexes dues à l’insertion débridée dans un système de plus en plus mondialisé et médiatisé.

De l’autre le repliement grégaire sur des espaces communautarisés territorialement

relativement homogénéisés s’aggrave et s’exprime par un marqueur unidimensionnel des

identités dans les apparences de l’espace politique immédiat. Le vocabulaire identitaire

s’oriente vers des langages infranationaux : maronites, sunnites, chiites, druzes,  etc.

puis se rétrécit et s’appauvrit en adoptant le singulier du simplisme réducteur des idéologies

de l’essentialisme culturaliste : « le chrétien, le musulman ».

L’autre paradoxe tient au fait suivant : alors que les blocages et les crises successives et

aggravées du système communautariste démontrent que la seule issue possible au renouvellement

des structures de représentation consiste en un dépassement raisonné du « communautarisme

politique », l’environnement psychologique est celui d’un très fort repliement grégaire marqué

par des inquiétudes aux contenus multiples. J’entends par « raisonné », un système alliant

le dépassement des représentations communautaires par lebiais d’un système proportionnel

pondéré, et la capacité, simultanément, de rassurer et d’exorciser les « peurs communautaires »,

souvent attisées et instrumentalisées par les élites communautaristes à des fins électorales.

 

Des clivages fondamentalement politiques


Fondamentalement, toutefois, les clivages ne sont pas strictement de type communautaire,

contrairement à ce que veut laisser accroire la vulgate médiatique des médias de masse.

Au contraire, les lignes de fracture passent, mais de manière inégale, à l’intérieur des

« espaces politiques » forcément communautaires en raison du système lui-même. La dernière

crise dramatiquement et intensément vécue durant les quatre dernières semaines

qui ont précédé les accords de Doha de mai 2008, mais qui couvait depuis plus de

dix-huit mois l’a démontré, puisque tant les protagonistes de la majorité parlementaire

gouvernementale que ceux de l’opposition du moment 1, regroupaient les représentants

de fractions politiques appartenant à diverses communautés, même si, dans certains cas

les proportions étaient inégales.

D’un autre côté, et dans cet ordre d’idées, la problématique de l’Etat, prend, au Liban

sa spécificité singulière. L’Etat comme lieu de transcendance du politique, irréductible à

ses appareils administratifs, est en concurrence permanente avec les appareils communautaires

qui lui disputent l’usage souverain du politique. Les véritables obstacles à l’émergence

d’un Etat moderne au Liban sont les structures communautaires politiques.

« L’Etat » en est réduit à exister dans l’espace politique « laissé libre » par les conglomérats

communautaires.

D’un strict point de vue théorique les communautés sont en quelque sorte à la charnière

de la « société civile » et de la « société politique ». C’est par le consensus communautaire

que l’Etat a pu trouver ses marges d’existence depuis son avènement contemporain.

La période dite « chéhabiste » en est l’une des expressions les plus manifestes.

Parce que ses fondamentaux politiques et institutionnels étaient construits sur un

consensus local parrainé par un agrément régional entre les Etats-Unis du « Pacte de

Bagdad » (déjà), et l’Egypte nassérienne, l’espace politique de l’Etat représenté par le

président de consensus, le général Fouad Chéhab, au pouvoir de 1958 à 1964, a pu se

développer et représenter (au-delà de ses aléas et de ses mécanismes parfois autoritaires)

ce qui reste l’une des expériences majeures d’édification d’un Etat au Liban.

C’est par conséquent la logique même du système communautariste qui contraint le

jeu politique à s’exprimer par le biais des structures d’expression politique de ce type.

Cette logique captive est aggravée par les mécanismes de captation de représentativité

qui prévalent à l’intérieur des espaces politiques, et qui sont alimentés par les systèmes

claniques et clientélistes. Cette logique communautariste captive enferme le système dans

des jeux hégémoniques dont les acteurs peuvent paradoxalement être interchangeables.


1.Dans le cadre des Accords de Doha, un gouvernement d’unite nationale a ete constitue, mais les clivages politiques

demeurent et marqueront profondement une campagne electorale d’ores et deja largement engagee.


 

Ces jeux d’hégémonie atteignent des seuils dangereux lorsqu’ils viennent se greffer et

s’articuler sur des stratégies et des contre-stratégies de confrontation régionale, induisant

de nouvelles alliances, comme cela est le cas dans l’espace régional depuis l’occupation de l’Irak.

Mais une règle interne au système s’est dégagée au fil des années de pratique politique :

à chaque fois qu’un groupe ou un ensemble associé au contrat consensuel fondateur a

tenté par captation de représentativité et/ou par la violence de se rendre maître des

appareils d’Etat, ces tentatives ont abouti à des échecs qui se sont terminés dans le sang.

Pour ne citer que deux exemples contemporains, l’on peut rappeler d’abord que la tentative

de ce qui avait été qualifié à l’époque de « phalangisation » de l’Etat dans le sillage

de l’invasion israélienne de 1982 a conduit dans un premier temps au soulèvement armé

de 1984 et au rebondissement protéiforme de la guerre civile libanaise qui s’est conclue

par les accords de Taëf. Quant à l’autre tentative de « mainmise communautaire », plus

complexe, elle a été l’une des séquelles de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de

l’ONU, et s’est accélérée avec l’enchaînement des effets biaisés des élections législatives

de 2005 tenues dans le contexte tragique de l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri.

Elle s’est décomposée dans le mouvement d’une crise institutionnelle et politique qui

s’est terminée par les affrontements du 7 mai 2008 dont le facteur déclencheur a été

le projet de criminalisation des systèmes de communication interne du Hezbollah. Le

basculement des rapports de force sur le terrain, notamment dans la capitale, et les efforts

de la médiation arabe ont conduit aux accords de Doha.

En revanche, et a contrario de ces exclusives narcissiques, une volonté politique fondée

sur un contrat positif peut déboucher sur un système stabilisateur. Citons à cet égard

un exemple paroxystique mais significatif. Dans le contexte d’occupation israélienne du

territoire libanais, et d’actes d’agressions caractérisés contre le territoire national, deux

logiques en apparence contradictoires se sont côtoyées durant de longues années : une

logique de résistance et une logique d’Etat. Elles ont fonctionné de conserve par le biais

d’une volonté politique commune. Lorsque cette volonté politique s’est trouvée pulvérisée,

c’est l’ensemble de l’édifice qui a menacé de s’écrouler. Cette volonté politique sera

à nouveau mise à l’épreuve dans le cadre de l’application des accords de Doha. Dans son

discours d’investiture le président Michel Sleiman a clairement exprimé sa volonté de

revenir à cette jonction des deux logiques par le biais de la définition d’une stratégie

nationale intégrée de défense.

 

Un renouvellement des modes de représentation nationale


La transition vers un système de représentation politique « décommunautarisé » ou plutôt

transcommunautaire est l’un des enjeux de l’avenir proche. L’accord conclu à Doha

prévoit pour la prochaine échéance législative, le recours à la loi électorale de 1960.

Celle-ci répondait, à l’époque, aux impératifs rendus nécessaires par les confrontations

civiles, qui avaient déjà opposé, en 1958, des élites communautaristes et leurs clientèles.


Comme cela est le cas aujourd’hui c’est l’institution militaire qui fut le recours pour la

sortie de crise. L’armée, sous le commandement de son chef, le général Fouad Chéhab

ne s’était pas impliquée dans le conflit au profit de l’un ou de l’autre des protagonistes,

ce qui avait permis de prévenir une dislocation sociétale et territoriale.

La loi avait pour objet, à l’époque, de tenter d’éviter l’alignement territorial du système

de la représentation nationale sur des appartenances communautaires à caractère uniforme

que j’assimilerais à une sorte de « purification communautaire. Si cette loi a pu constituer

un outil de sortie de crise, il n’est pas sûr qu’elle répondra effectivement aux enjeux majeurs

actuels de la société libanaise, et notamment au dépassement des logiques internes

du communautarisme. Les accords de Doha conclus dans un climat de très fortes tensions,

se sont attelés à corriger les abus les plus scandaleux du découpage électoral de la loi

de 2000 que l’on peut considérer à juste titre comme l’expression la plus outrancière du

système communautariste. Par les « remembrements territoriaux » arbitraires qu’elle avait

imposés, elle avait abouti à de très fortes distorsions et de très profonds déséquilibres au

sein même du système de représentation communautaire, et notamment à une marginalisation

des leaders chrétiens les plus représentatifs. De plus elle avait conduit à des réactions

de type communautariste ambivalentes puisque la rectification des distorsions de la représentation

passait nécessairement, dans une première phase, par une représentation des communautés

chrétiennes reflétant de manière plus conforme le poids des réalités électorales et la dimension

réelle des forces politiques. Toutefois ces considérations intervenaient à l’intérieur du système

communautariste, elles demeuraient captives de sesmécanismes et de son langage, et ne

tenaient pas compte de la nécessité du changement.

Mais l’Accord de Doha qui est un «package deal » a ouvert, néanmoins, la voie à ce

changement par sa proposition de sortir le Rapport Boutros des tiroirs afin d’en débattre

au Parlement. La Commission présidée par l’ancien ministre des Affaires étrangères avait

été chargée, en 2005, d’élaborer des propositions de refondation du système électoral. Il

est nécessaire également de redonner au Conseil constitutionnel la place et le rôle qui lui

revient et sans lequel le fonctionnement des institutions parlementaires et des mécanismes

de contrôle restera bridé.

Quel est en effet l’enjeu profond du renouvellement du système électoral libanais,

susceptible de refléter les réalités complexes de la société libanaise évoquées plus haut ?

Compte tenu de la nature de l’héritage sociétal historique, la problématique de la régénération

du système électoral libanais est complexe. L’enjeu est celui de l’invention d’une combinaison

permettant de passer de la représentation communautaire qui rend la représentation

nationale captive des structures claniques et clientélistes, à un système fondé sur la

construction et l’expression de la citoyenneté, ainsi que sur la libération des potentiels

individuels et collectifs organisés, sans pour autant briser la société. La question est par

conséquent de savoir comment inventer un modèle réellement démocratique, fondé sur

une sécularisation de l’espace public, tout en respectant les identités construites par l’histoire,

sachant que ces identités sont le résultat des dynamiques d’influence réciproque entre

les facteurs culturels, économiques et cultuels, pour ne citer que ceux-ci.

Il apparaît que seule l’introduction d’un mode de scrutin proportionnel (pondéré) peut

aider à l’élaboration d’une représentation nationale réellement signifiante de la société

libanaise et de ses diversités. Celles-ci sont loin, en tout état de cause, d’être limitées aux

appartenances identitaires communautaires. Dans cet ordre d’idées, le projet de création

d’un système bicaméral repris par la Commission Boutros apparaît aujourd’hui le plus

pertinent. Le Sénat (la Chambre haute) serait élu sur une base communautaire et chaque

communauté serait dotée d’un nombre identique de sénateurs quelle que soit son importance

quantitative. Le Parlement (la Chambre basse) serait élu à la proportionnelle. La formule

idéale consisterait ici à considérer le Liban comme une circonscription unique ce qui

contraindrait les formations politiques à des programmes de dimension nationale et non

plus régionalistes et/ou communautaristes sectaires. Les grandes décisions engageant

l’avenir de la nation seraient prises par les deux chambres réunies en Congrès. Les affaires

courantes pourraient être ainsi gérées selon les mécanismes classiques de ce type de représentation.

La formule n’est pas inédite au Liban puisqu’un projet identique avait été proposé par un groupe

d’intellectuels et de juristes à la veille du déclenchement de laguerre civile de 1975, et que la

première constitution de l’Etat libanais du Mandat avait déjà prévu la création d’un Sénat.

Dans le système communautariste hybride mis en placepar le mandataire français – lequel a

d’ailleurs semé les germes des crises institutionnelles ultérieures – la présidence de cette

Chambre haute devait échoir à la communauté druze.

Mais le projet fut envoyé aux oubliettes pour punir celle-ci et ses principales élites politiques

du Liban et de Syrie, après la révolte armée de 1925-1927 contre le mandataire

qui avait failli aux promesses d’indépendance et de création d’un royaume arabe unifié

ayant Damas pour capitale.

Il est également nécessaire de relever l’influence de la gravité de la situation économique

et sociale et ses conséquences sur l’évolution institutionnelle du Liban. L’émigration

qui va en empirant, l’exode des cerveaux, les distorsions structurelles de l’économie,

l’exacerbation des inégalités en termes d’aménagement du territoire, les formes de

développement économique externalisé ne répondant pas aux nécessités de l’emploi,

notamment pour les jeunes et les diplômés, ni même aux impératifs à minima de l’intérêt

national, la négligence et le mépris affiché pour les secteurs productifs et l’économie

réelle sont autant d’éléments qui ne concourent pas à l’apaisement social et politique.

 

Une externalisation des légitimités


La crise a mis également en évidence les dangers de ce que je désignerais par « l’externalisation

des légitimités » c’est-à-dire la substitution du recours aux protections et aux appuis

externes aux règles des mécanismes et des processus démocratiques et institutionnels

internes, dans un Etat réellement souverain. L’alignement des politiques nationales sur

des enjeux externes ne peut aboutir qu’à l’instrumentalisation du Liban à des fins qui

s’avèrent être ultérieurement opposées aux intérêts réels du pays. La vie politique libanaise

fonctionne aujourd’hui selon le principe des vases communicants. Les équilibres ou

déséquilibres locaux sont la caisse de résonance de leurs équivalents régionaux. Ils les

 

reflètent et s’y reflètent en raison même des systèmes d’alliances actuels.

Le processus de désagrégation entamé avec la modification de la politique des puissances

après l’invasion de l’Irak et les alignements ou les réorientations stratégiques qui

s’en sont suivies en sont un exemple significatif.

Les dimensions à plusieurs niveaux de la crise qui a secoué le Liban (interne, régionale,

internationale) ont par ailleurs été démontrées par la nature des mécanismes qui ont

permis le succès de la médiation de l’Etat du Qatar. Ces mécanismes ont associé l’ensemble

des acteurs locaux, régionaux et internationaux impliqués dans la montée paroxystique

des périls. Mais ils ont également montré que la conjonction des initiatives entre,d’un côté,

un Etat jouant un rôle moteur, et une organisation multilatérale telle que la Ligue arabe,

de l’autre, peut déboucher sur des mécanismes positifs de sortie de crise.

 

Enjeux sous forme de questionnements


Les enjeux de cette sortie de crise sont de grande ampleur. Citons en deux sous forme

de questionnements : comment reconstruire la paix civile abîmée depuis l’assassinat du

Premier ministre Rafic Hariri, puis aggravée par les alignements autistes sur les polarisations

régionales dans un contexte désagrégateur de dislocation, voire de décomposition,

basé sur des stratégies internationales d’exacerbation des peurs réciproques et des segmentations

sectaires dont le cas irakien est l’exemple tragique ? Comment reconstruire l’unité

nationale dans le sens profond et programmatique du terme ?

Plus généralement, cette dernière (?) crise, dans ses prolongements régionaux, a vu

l’intervention diplomatique et institutionnelle directe, aux côtés de la Ligue des Etats

arabes de deux nouveaux acteurs majeurs, voisins du monde arabe : la Turquie et l’Iran.

Simultanément, face aux polarisations partisanes d’acteurs traditionnellement équidistants

du moins formellement des protagonistes, et plus particulièrement l’Egypte et l’Arabie

saoudite, de nouveaux médiateurs dotés d’une souplesse et de potentiels diplomatiques

remarquables sont apparus, dont le plus emblématique est l’Etat du Qatar. Ces nouvelles

dynamiques permettront-elles un renouvellement raisonné et raisonnable du système régional ?

Parallèlement, en Palestine, les politiques fondées sur l’ostracisme, la proscription et

l’exclusion, aggravées par la colonisation à outrance ont abouti à des fiascos lourds de

menaces, avivés par la pratique internationale des deux poids et deux mesures. Ces développements

seront profondément destructeurs et éloigneront plus encore les perspectives d’une paix véritable.

N’est-il pas urgent de rappeler les fondements du compromis historique dont les bases avaient

été élaborées dans le cadre de la conférence de Madrid en 1991, et rétablir le droit international

comme référent incontournable de toute solution aux conflits du Moyen-Orient en soulignant

le caractère non sélectif des résolutionsde l’ONU ?

C’est une évidence de dire, en tout état de cause, que l’avenir du Liban est directement lié

aux enjeux de la question de la Palestine.

Ne peut-on réhabiliter également, dans cette région du monde et en Méditerranée le concept

de sécurité commune et collective tel que prévu par la Charte des Nations unies ?

Ne pourrait-on inaugurer une telle perspective par un processus de dénucléarisation ne

souffrant strictement d’aucune exception ? L’Union européenne n’a-t-elle pas, en l’occurrence,

un rôle exemplaire et médiateur à jouer en redonnant son sens véritable au multilatéralisme,

en se démarquant des politiques d’hégémonie, et en favorisant les dynamiques

d’association des grands ensembles riverains de la Méditerranée tout en reconnaissant

leurs spécificités historiques. Enfin et dans une perspective humaniste, l’art de la politique

dans cette région complexe ne consiste-t-il pas justement à refuser de s’inventer

rituellement de perpétuels ennemis, mais à inventer, au contraire de perpétuels et

constructifs compromis ? N’est-ce pas là justement l’arme ultime des sociétés composites

contre les démons de la discorde ? Et le Liban n’en est-il pas l’un des lieux politiques les

plus hautement symboliques ?


Par Rudolf EL-KAREH
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Lundi 30 juillet 2007 1 30 /07 /Juil /2007 06:06

                    LA BELGIQUE AU CONSEIL DE SECURITE DE L’ONU

                                                         2007-2008 papas--nat-copie-1.jpg

                                      Sénat de Belgique, 19 décembre 2006

                                                        Colloqium

 

 

                                                  Reconstruction civile 

                                                      L’accès à l’eau

                                                Pr. Rudolf EL-KAREH

  

Madame la Présidente,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Mesdames et Messieurs,

 

Rappelons en guise de préambule que la question de l’accès à l’eau est désormais l’un des problèmes majeurs des peuples, des sociétés, des nations, des Etats et des organisations internationales ou régionales de la planète.

 

Sous la multitude des approches disciplinaires et cognitives, relevant autant des sciences exactes, des sciences expérimentales des sciences sociales et juridiques, l’eau est l’un des thèmes majeurs de la réflexion planétaire. Sans compter bien évidemment les approches morales ou religieuses. C’est donc un lieu commun de rappeler que l’eau est à l’origine de la vie sur terre, qu’elle est intimement liée aux formes des modes de vie et qu’elle est l’une des  conditions de l’avenir humain.

 

Le rappel de la dimension humaine de la problématique de l’eau n’est pas pour autant une évidence, en raison de l’enchevêtrement des surdéterminations idéologiques ou culturelles qui viennent en compliquer l’analyse. L’identification des problématiques peut à son tour être brouillée par la multitude des approches techniques qui  engendrent elles-mêmes leurs propres logiques mécaniques.

 

Dans cet ordre d’idées, les éléments qui suivent se présentent non comme une étude académique systématique mais comme des matériaux d’analyse ouverts à l’examen critique et susceptibles d’engager autant un débat qu’une réflexion et des propositions opérationnelles. Il s’agit par conséquent de simples et modestes pistes de travail.

 

Quelques remarques conceptuelles

 

En posant le problème de l’accès à l’eau sous l’angle de la reconstruction civile, et de la problématique dite de la prévention/résolution des conflits, le cadre imparti appelle une première observation méthodologique. La question de la « reconstruction civile » est paradoxalement une notion issue du discours militaire. Elle s’intègre dans un contexte historique déterminé. Elle est apparue dans les conditions qui se sont développées après l’effondrement du système des blocs qui a régi le système des relations internationales après les accords de Yalta, et s’inscrit, par conséquent, dans des dynamiques. Elle s’est principalement manifestée dans des situations de crise, notamment à l’issue du processus de dégénérescence de la Yougoslavie et dans la conjoncture des interventions militaires majeures dans les Balkans puis en Afghanistan. Dans ce dernier pays, elle a pris l’aspect d’une tentative d’application opérationnelle de la notion de « nation building ». Sans aborder l’historicité de celle-ci, constatons simplement qu’elle est fortement marquée par des connotations idéologiques coloniales (qui remontent, pour ne parler que de l’histoire récente à la période des mandats) et qui s’adosse au récit des expériences nord-américaines pour en faire un outil volontariste de construction ou de reconstruction des Etats. L’idée qui en constitue le fondement est qu’il n’est pas possible de recréer une société civile sans recréer un Etat. La reconstruction civile à l’ombre de la puissance militaire interventionniste ayant pour mission de (re)créer l’un et l’autre. Un simple examen des cas afghan, irakien, ou kosovar démontre les limites et les difficultés (c’est un euphémisme) d’une telle entreprise, surtout lorsqu’elle se réduit à la reproduction de modèles importés construits sur des conceptions organisationnelles purement technique, des paradigmes institutionnels supposés universels, et des systèmes binaires construits comme un antagonisme postulé entre l’Etat et la société civile. Comme si les sociétés étaient la somme arithmétique d’agrégats inertes et juxtaposés.

La notion de « reconstruction civile », s’est retrouvée reformulée dans le cadre institutionnel européen sous la forme de l’expression « gestion civile des crises dans le cadre des crises internationales des années 90. En 1999, la ministre finlandaise des Affaires Etrangères, Mme Tarja Halonen l’a utilisé (Eu Civilian crisis management) pour définir le volet civil de la PESD (Politique Européenne de Sécurité et de Défense). Mais le concept reste ambigu et marqué par des divergences politiques, des rivalités d’intérêts national et inter institutionnel intra européens. Il vient croiser également la représentation que se fait l’appareil organisationnel des Nations Unies des opérations de maintien de la paix. L’idée force est que l’emploi de l’outil militaire ne peut suffire à ce type d’opérations, et que des dispositifs « civils » doivent être mis en place tels que l’aide humanitaire, l’aide à la démocratisation, la justice transitoire, la réformes des systèmes de sécurité, la « réconciliation » des parties, le rétablissement des droits de la personne, la reconstruction des infrastructures de l’Etat et des infrastructures civiles parmi lesquelles le rétablissement de l’eau potables, l’agriculture, l’électricité, les hôpitaux, les écoles etc..

 

Ces dispositifs recouvrent des pratiques très diverses. La définition la plus exhaustive en l’état est celle donnée par le BASIC (British American Security Information Council), qui définit la « gestion des crises » comme une « intervention avec du personnel non militaire dans une crise qui peut être violente ou non afin de prévenir l’aggravation et l’escalade et aider à la résolution du conflit ». Sous cet angle elle ne diffère donc guère des opérations de prévention des conflits et/ou de consolidation de la « paix » après la crise. Elle en rejoint par conséquent les dilemmes et les vicissitudes problématiques, plus précisément celles liées à la question de l’ingérence, à l’usage de la force, au mode de transfert et d’implantation des « valeurs » dites de référence et de leurs systèmes normatifs ou techniques.

 

La question de la reconstruction civile est par conséquent au coeur du politique, au sens aristotélicien du terme c’est à dire au coeur de la construction de la Cité, et du mode d’organisation de la vie commune.

La question de l’accès à l’eau est de ce point de vue une question éminemment politique. Elle concerne d’abord les hommes et les modes d’organisation humaine. Il faut par conséquent se garder des clichés et inverser l’ordre des représentations. Les conflits et les guerres opposent les groupes humains. L’eau est l’un des facteurs du donné naturel qui peuvent en être l’un des éléments. L’eau en elle-même, pas plus que les religions ou les identités en soi ne sont meurtrières. Faut-il rappeler, et les exemples ne manquent pas, que les catastrophes dites naturelles sont d’abord des catastrophes humaines au sens où elles sont d’abord imputables à la gestion humaine des relations au donné naturel. Les crues du Mississipi ne sont-elles pas la conséquence du détournement du cours du fleuve sous l’effet des dynamiques politiques liées aux grandes idéologies ( notamment les idéologies scientistes, libérales ou étatistes ) postulant la capacité absolue de l’homme à dompter la nature et dont nous subissons aujourd’hui les effets désastreux ? Le désastre de la Nouvelle-Orléans n’a-t-il pas pour cause la destruction des marais de Louisiane à des fins de spéculation immobilière ? Et les effets du récent tsunami, en Indonésie, n’ont-ils pas été la conséquence de la destruction des écosystèmes régionaux ? Que dire aussi des responsabilités humaines dans le désastre que constitue l’état actuel de la Mer d’Aral ?

 

Se garder des narrations hydrocentristes

 

Il faut par conséquent se garder des représentations et des narrations hydro centristes (« la guerre de l’eau », « l’eau de tous les conflits » etc.) pour resituer la problématique dans le cadre des relations internationales d’une part et l’avenir existentiel des populations de la planète d’autre part, tout en traçant les mouvements socio-économiques qui les sous-tendent. Comment les dissocier, par conséquent, des problématiques dites Nord-Sud et de la question des inégalités planétaires ? Faut-il rappeler là également que les réserves d’eau douce de la planète, comme le soulignent l’ensemble des expertises internationales sont à même de répondre aux besoins grandissants de l’humanité, mais que les problèmes fondamentaux sont autant liés à l’inégale distribution, au gaspillage qu’aux changements climatiques, pour ne citer que ces seuls facteurs où les pratiques humaines assument une responsabilité première ?

 

La problématique de l’accès à l’eau est conceptuellement et structurellement complexe. Elle pose notamment des questionnements autant en termes de droits de la personne que de relations interétatiques.

 

Il n’est pas sans signification de ce point de vue que le Conseil des

Droits de l’Homme de l’Assemblée Générale des Nations Unies ait décidé récemment de demander au Haut-commissariat des Droits de l’Homme de procéder  à une étude détaillée de la portée et de la teneur des obligations pertinentes du Rapport sur le Développement Humain 2006, concernant l’accès équitable à l’eau potable et à l’assainissement, obligations contractées au titre des instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme. Cela permettra sans doute, incidemment, de promouvoir une réflexion sur la notion « d’accès équitable » et d’équité qui demeurent très floues en terme de droit international.

 

Que dit notamment le rapport 2006 du PNUD ?

 

D’abord « que le droit à l’eau potable doit être reconnu comme un droit de l’homme ». Ce qui conduit à considérer l’eau comme un bien humain commun, contrairement à certains courants idéologiques dominants mais en recul qui souhaitent en faire un bien privé dominé par les mécanismes de marché. Rappelons de ce point de vue que même au Royaume-Uni le « Water Industry Act » de 1991 stipule que « le droit de débrancher en cas de non paiement ne peut être mis en oeuvre concernant toute habitation principale ». En Belgique, la Région Flamande a adopté en 1996 un décret stipulant que « chaque abonné a droit à une fourniture minimale et ininterrompue d’électricité, de gaz et d’eau à des fins d’utilisation ménagère afin de pouvoir mener une vie humaine selon le niveau de vie en vigueur ».

 

Ensuite que chaque pays doit fournir les efforts financiers nécessaires en ce qui concerne l’eau potable et l’assainissement, et que ces deux questions doivent être au centre des stratégies de réduction de la pauvreté. Ce point met l’accent sur la responsabilité de l’ensemble des acteurs ( étatiques ou non ) et engage à une réflexion approfondie sur la notion d’assistance et sur les causes internes et internes des crises de l’eau, et sur les dynamiques croisées des facteurs structurels endogènes et exogènes. Permettez-moi de le relier ici au conflit qui a opposé il y a quelques mois les auteurs du quatrième Rapport sur le Développement Humain dans le Monde Arabe, lorsque les Etats-Unis ont menacé de bloquer leur contribution de 100 millions de dollars au PNUD au prétexte que le rapport en question mettait en évidence cette dynamique croisée et remettait ouvertement en question la thèse répandue par les idéologues du courant essentialiste/culturaliste à Washington selon laquelle le sous développement des pays arabes était exclusivement dû à des facteurs de « génétique sociale ».

 

Enfin, last but not least, qu’un engagement international plus important et un plan international d’action sont essentiels à la résolution de la crise mondiale de l’eau. Le rapport estime que la conjonction des efforts politiques des pays pauvres et de l’aide internationale devraient libérer près de dix milliards de dollars qui permettraient à leur tour d’apporter des solutions structurelles notamment au sein du continent africain. Le rapport rappelle à cet égard que 10 milliards de dollars équivalent à 5 jours de dépenses militaires au niveau mondial. Rappelons aussi que selon le rapport de l’OMS de l’an 2000, la fameuse année dite du « Millénaire », « toutes les huit secondes, un enfant meurt dans le monde d’une maladie liée à la pénurie d’eau potable et de services sanitaires corollaires ».

 

L’autre volet de l’accès à l’eau est la question interétatique et géopolitique.

Je voudrais en aborder l’approche ici par l’examen succinct d’un cas emblématique, celui de la Question du Proche-Orient, et de sa question centrale, la question de Palestine. Là également le primat du politique apparaît comme une évidence de bon sens, malgré les approches technicistes qui autant pour fondement « intellectuel » autant la volonté de certains acteurs de fuir le politique que les besoins sectoriels de reproduction de castes intermédiaires dont l’activité est fondamentalement basée sur le courtage. Facteurs socio-économiques, idéologiques et politiques engendrent à leur tour des dynamiques croisées qui obscurcissent souvent l’approche analytique. Il n’est pas dans notre objet d’aborder ici le détail des questions coloniales en Palestine et au Proche-Orient. D’évidence la question de l’eau en est l’un des éléments structurels. Mais la prégnance de la dimension des questions hydrauliques rend plus pertinente sans doute une approche de la question que l’on pourrait qualifier « d’hydro politique ».

 

Faut-il rappeler ici également quelques éléments d’étymologie et notamment que le terme rival, rivalis en latin est issu de rivales, riverains, soit ceux qui tirent leur eau du même cours d’eau, et que par conséquent la notion induit autant le partage que le conflit ? Est-ce un hasard si la question de l’eau a été l’un des éléments centraux de la question de Palestine autant lors de la Conférence de Madrid, qu’aux négociations de Camp David en juillet de l’an 2000, et que la problématique de la souveraineté palestinienne symbolisée par la création en puissance de l’Etat de Palestine se fut accompagnée d’une souveraineté sur les ressources naturelles de Cisjordanie et de Gaza, les deux territoires de la Palestine historique sur lesquels la construction du futur Etat de Palestine devait être concrétisée dans le cadre du compromis historique de Madrid, défini sous la formule « la terre contre la paix ». De telle sorte que, concernant l’eau, le futur Etat aurait eu droit au seul contrôle de ses richesses hydrauliques situées à l’intérieur de ses frontières ainsi qu’à une part équitable et raisonnable des ressources hydrauliques internationales de la Cisjordanie et du fleuve Jourdain. La constitution de l’Etat de Palestine rendant dès lors obligatoires les dispositions du droit international ( qui demeurent perfectibles d’ailleurs ) en ce qui concerne les cours d’eau dit internationaux. Il s’agit là encore une fois d’une question éminemment politique. Rappelons à cet égard que le fameux plan Johnstone de 1953 basé sur des considérations techniques d’une part et d’un omission du caractère fondamentalement politique de la crise du Proche-Orient avait échoué.

 

D’évidence l’on peut sans risque de se tromper soutenir que la problématique de l’eau se posera nécessairement en termes de rapports de force, et en termes militaires (ce qui a été le plus souvent le cas à ce jour), tant que seront occultées les dimensions politiques des questions hydriques et hydrauliques. Il va sans dire en corollaire qu’une démilitarisation régionale, l’inversion de la course aux armements, la dénucléarisation de l’ensemble des Etats de la région sans exception aucune, sous garantie internationale et dans le cadre d’une véritable solution politique globale et multilatérale assurera les conditions d’un plan régional d’accès au ressources en eau et permettra l’invention des mécanismes rationnels de leur gestion.

 

Ne pas occulter le politique

 

C’est parce qu’elles occultent les dimensions politiques du problème régional de l’eau que les approches actuelles ( y compris les accords de gestion hydraulique entre la Jordanie et l’Etat d’Israël dans le cadre des accords de paix séparés ) demeurent à la fois très fragiles et porteurs de crises à venir. Le problème politique est pour ce qui concerne les territoires du futur Etat de Palestine, celui de la colonisation et de l’occupation, et sur le plan de l’eau du partage de l’eau du Jourdain. Pour ce qui concerne le Liban et la Syrie celui de l’occupation respective des fermes de Chebaa (l’un des plus importants « châteaux d’eau » du Proche-Orient) et du Golan. Sans compter l’ensemble des problématiques relatives à la répartition des eaux des fleuves et rivières internationales.

 

De ce point de vue la question de l’accès à l’eau et la problématique des conflits au Proche-Orient n’est nullement une question de type ontologique qui relèverait d’une sorte de calamité naturelle. Elle relève d’une histoire concrète.

Le tabula rasa n’existe que dans les imaginaires et les brochures de propagande de l’expansion coloniale. Un document britannique de 1916 évoquant le futur de la Mésopotamie, soit quatre années avant l’instalation officielle du Mandat britannique sur l’Irak institutionnel futur après la Conférence de San Remo, et des  « premières étapes de l’irrigation de la Mésopotamie » ne parlait-il pas de « la transformation du désert en jardin » - quelle ironie au pays des jardins suspendus, du Code Hammourabi et des splendeurs abbasides ! Plus prosaïquement il s’agissait déjà de détourner le cours de l’Euphrate pour mettre en place notamment des systèmes d’irrigation tournés principalement vers la culture du coton à grande échelle, pour les besoins de l’industrie textile britannique.

 

Côté français, le rapport Huvelin intitulé « Que vaut la Syrie » énumérait une nomenclature des richesses de la Syrie historiques en les érigeant en autant de raison d’obtenir mandat de la Société des Nations sur la région. Ainsi la création des frontières et la désintégration des territoires constitue le soubassement des crises de l’eau au Proche-Orient, notamment celles concernant l’hydro région naturelle constituée du Tigre et de l’Euphrate, et associant de manière ponctuellement conflictuelle les Etats contemporains de Turquie, de Syrie et d’Irak. La question de l’Oronte en est un autre exemple puisque de fleuve reliant à l’intérieur de la Syrie historique, les espaces libanais du Nord de la Bekaa à ceux de la Syrie de l’Ouest, ce fleuve « rebelle » s’est retrouvé intégré dans des dynamiques socio-économiques et étatiques liées à la constitution de l’Etat de Syrie, à celle de l’Etat du Liban ( San Remo, 1920) puis à l’adjonction du sandjak d’Alexandrette au territoire de la Turquie moderne en contrepartie de la neutralité de cette dernière face aux puissances de l’Axe. 

 

Les problématiques de l’eau relèvent par conséquent de problématiques liées à l’histoire du démembrement ottoman, c’est-à-dire de la  déconstruction/reconstruction des territoires issus de l’effondrement de l’Empire. L’ensemble de ces territoires qui constituaient un espace homogène a subi de plein fouet les effets des rivalités coloniales notamment franco-britanniques, et la déliquescence des projet nationaux et « pan-nationaux » d’intégration régionale. Les conditions douloureuses et ambiguës de la séparation de l’ensemble arabe et de la Turquie ont joué également un rôle dans la formation des problématiques hydro politiques et dans la constitution des mémoires collectives et des consciences collectives dans le domaine de la gestion de l’eau. De ce point de vue sous l’expression de « gestion civile des crises le procès ( au sens philosophique ) des crises de l’eau et de leurs soubassements historiques et idéologiques sont nécessairement un élément constitutif des processus d’apaisement et de gestion des crises de l’eau dans cette région du monde. Aborder les questions hydropolitiques en termes de rapports de force et d’alliances corrompues en leur fondement, ne peut qu’engendrer plus de violence et d’instabilité.

 

Une nouvelle fois l’aspect hydro politique ne peut qu’être mis en évidence. Faut-il rappeler, à cet égard que la gestion intégrée du bassin de l’Escaut n’a pu se développer, y compris dans ses aspects techniques, que par le déploiement en amont, et au niveau européen d’accords politiques et institutionnels.

 

Lignes de force d’une action au

Conseil de Sécurité des Nations Unies

 

La question de l’accès à l’eau sous les deux angles généraux identifiés ci dessus offrent à la Belgique des perspectives d’action influentes au Conseil de Sécurité, à un moment charnière de l’histoire des Nations Unies, appelées aujourd’hui à retrouver l’esprit de la Charte, corrodé par les pratiques unilatéralistes des dix dernières années, et la réduction de l’Organisation à ses simples appareils administratifs.

 

Plusieurs lignes de force peuvent être identifiées dans le cadre des perspectives tracées plus haut :

 

-La mise en cohérence des paroles et des actes. L’un des constats amers concernant les rapports sur le Développement Humain est l’absence d’articulation pratique et stratégique entre les analyses d’une part et les stratégies opérationnelles de l’autre. L’action des instances exécutives et notamment d’un Conseil de Sécurité rénové agissant en symbiose avec l’Assemblée Générale peut être réorientée dans le sens défini par la Charte, laissant plus de place au droit commun et restreignant le jeu des rapports de force et de puissance.

 

-Le lancement d’un chantier de réflexion politique et juridique dans le domaine du droit relatif aux questions de l’eau, et notamment sous l’angle de l’eau comme un droit de l’homme inaliénable. De ce point de vue la Belgique peut contribuer de manière positive par son expérience dans la gestion politique des systèmes et des droits de la personne, notamment en raison de l’approche qu’elle a de sa propre histoire, et de la démarche qui est la sienne, consistant à se mettre à l’écoute des diversités anthropologiques et culturelles et des formes d’acculturation dans le champ des savoirs, et des savoir faire.

 

-Au Proche-Orient, la Belgique peut agir d’abord en « éclaireur » de l’Europe dans le cadre de l’invention d’une véritable vision européenne de la prévention et de la gestion des crises, fondée autant sur les expériences de sa propre histoire que sur les approches humanistes trop souvent oubliées, dont elle est porteuse. La question de l’eau est l’un des domaines qui illustrent l’idée que les droits de l’homme (et du citoyen- qui en sont indissociables, et qui posent la question en termes de devoirs et de droits donc de responsabilité) sont d’abord et fondamentalement des droits humains incarnés dans des pratiques concrètes et réelles. Dans ce domaine, la Belgique peut initier une stratégie politique et diplomatique de rétablissement de la confiance, étape indispensable à la mise en place de solutions durables, fondées sur le droit international commun, droit indivis cela va sans dire, excluant définitivement la démarche profondément destructrice des deux poids et deux mesures.

 

L’action de la Belgique dans cette région du monde, en raison même de l’absence d’intérêts directs et/ou historiques liés à un passé tumultueux dans la région peut lui donner un rôle médiateur qui échappe pour diverses raisons aux autres acteurs. La réhabilitation du politique n’est elle pas, en réalité, la réhabilitation de la dimension humaine de la vie, condition sine qua non d’un futur viable et durable où les citoyens seront maîtres de leur sort et de leur avenir ? N’est-ce pas là la finalité même de l’outil démocratique ? Les enjeux en cours méritent de ce point de vue une action audacieuse et volontaire. Les initiatives récentes prises par la Belgique dans de multiples domaines et dans de nombreux champs d’intervention internationaux montrent que ces deux qualités fortes n’ont pas  manqué au cours des années écoulées. L’action qui sera menée au Conseil de Sécurité n’en sera que plus prometteuse.

 

D’une manière plus générale, permettez moi, Mesdames et Messieurs les sénateurs de formuler ma conclusion – laquelle n’achève nullement l’exploration des questionnements et des problématiques - en rappelant que si le génie humain, en dépit de ses dérives, a pu permettre de tempérer les vicissitudes de la nature, l’Organisation des Nations Unies conçue comme une transcendance, comme un idéal jamais atteint et toujours perfectible, peut à son tour permettre, par un retour à l’esprit de sa Charte, de tempérer les ivresses d’empire et de puissance. L’accès équitable de tous à l’eau est l’un des espaces politiques fondamentaux où pourra s’exprimer une telle démarche. Je vous remercie.

 

 

 

 

 

Par Rudolf EL-KAREH
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Lundi 30 juillet 2007 1 30 /07 /Juil /2007 02:20

 

Savants orientalistes et crétins idéologiques

 

Il faut revenir sur le factum de Bernard Lewis publié en français sous le titre « Que s’est-il passé ? L’Islam, L’Occident et la modernité », mais dont l’intitulé anglais (« What went wrong ? Western impact and Middle Eastern response »)

montre bien l’agressivité. La volonté d’atténuation, dans le titre de l’édition française, du sens originel et de sa charge brutale, est bien étrange. L’intitulé original exprime clairement la volonté d’un jugement délibérément violent, porté sur les questions abordées ( le terme wrong évoque des aspects mauvais, erronés… ), mais surtout le terme impact sous-entend la notion de choc qui correspond explicitement aux thèses culturalistes développées par Lewis et propagées par ses adeptes à l’instar, notamment, de Samuel Huntington dont les divagations fantaisistes mais sinistres sur le « choc des civilisations - sept ? huit ? il ne le sait pas tout à fait lui-même – ont fait le tour du monde.

 

Le « choc » ne pouvait de toute évidence qu’appeler des « response », des « répliques ». Nous sommes là non seulement dans le vocabulaire, mais surtout dans la posture « intellectuelle » guerrière chère au père spirituel de tous les faucons politiques, militaires ou encore aux intellectuels organiques que compte l’administration américaine depuis des décennies, et maître à penser d’un pan entier du courant dit « orientaliste ». S’agit-il en l’occurrence d’une simple interprétation amplifiée ? Certes pas. La notion de clash en anglais signifie le choc violent. Lewis s’est chargé lui-même d’enfoncer le clou dans une réédition du pamphlet publiée en janvier 2003, puisqu’il en modifié le sous titre qui est ainsi devenu « The clash between islam and modernity in the Middle East », « Le choc de l’Islam et de la modernité au Moyen-Orient » - dans l’acception anglo-saxonne, ce dernier s’étend de la Méditerranée au Pakistan en passant par l’Asie centrale. On ne saurait être plus explicite.

 

Pour quelle raison faut-il revenir sur ce livre ? Parce que les oripeaux scientifiques de l’auteur et son érection en vestale suprême de l’orientalisme, donnent une apparence de crédibilité à son propos idéologique. Son discours peut faire des ravages auprès d’un public souvent ignorant des faits et des réalités. Ce public est aujourd’hui en quête de sens. Sa sensibilité émotionnelle à tout ce qui touche à la nébuleuse « islam » - notamment sous l’effet du sensationnalisme médiatique – a été surmultipliée par les crimes du 11septembre, puis par la logomachie martiale et les confusions délibérées qui  accompagnent depuis le début de l’équipée,  la guerre et l’occupation de l’Irak. Discours d’autant plus dangereux qu’il est martelé au plus haut niveau de l’Etat américain et de ses appareils de force, et parfois relayé avec une paresseuse désinvolture en Europe. Parce qu’enfin, sous des formes diverses, les représentations lewisiennes ont généré de multiples sous-produits (cf. dans ce même numéro la note de lecture intitulée Réhabiliter l’Histoire profane ).

 

 

Dans la recension de l’ouvrage qu’il fait de ce pamphlet ( cf. REP N°87, Printemps 2003 pp.120-122), José Maria Ridao met très distinctement en évidence les infirmités des assertions essentialistes et culturalistes de Lewis et surtout l’invalidité de « l’islam comme une catégorie conceptuelle (…) pour interpréter la réalité internationale contemporaine ». Il a surtout raison de rapprocher la démarche de Lewis et de ses émules, des modèles développés dans le passé pour ce qui concerne les idées de classe et de race. Mais il faut sans doute aller plus loin.

 

«Que s’est-il passé» est un livre de combat, un pamphlet idéologique qui avance masqué sous des allures de prétention scientifique. Il n’y a pas de méthode chez Lewis, mais des artifices de méthode. Et ces artifices convergent tous vers un même objectif déterminé par son idéologie culturaliste : démontrer que les problèmes temporels des « musulmans » ont une « origine culturelle » due à une « religion totalisante » - mais quelle religion ne l’est pas  ? Ses « analyses » sont des sentences autoritaires. Lewis affirme ainsi que « l’idée qu’il puisse exister des êtres, de activités ou des aspects de l’existence humaine qui échappent à l’emprise de la religion ou de la loi divine est étrangère à la pensée musulmane ». Ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres.

Il est évidemment facile de lui demander de balayer devant sa propre porte. Les représentations du monde de la « Coalition chrétienne » ou des « Chrétiens sionistes »  pour ne prendre que ces seuls exemples américains, sont de quelles nature ?  Et que fait Lewis lorsqu’il donne sa propre version du « judaïsme ou plus largement de la judaïté » en affirmant qu’il s’agit d’une « religion au sens plein du terme, un système de croyances et de rites, une éthique et un mode de vie, un ensemble de valeurs et de pratiques sociales et culturelles » ?

 

Le livre révèle très peu sur « l’islam », mais beaucoup sur Lewis lui-même, dont les propos sont souvent à l’extrême limite du racisme.  Le confusionnisme y est de règle : turc, musulman, arabe, ottoman, etc… tout est du pareil au même, c’est d’ailleurs là un trait propre au culturalisme. Parce que son champ de recherche principal a porté initialement sur la Turquie et que son ouvrage de référence, publié en 1961, Emergency of Modern Turkey  a été consacré à ce pays[1], Lewis y puise les exemples et les références qui veulent illustrer ses raisonnements en confondant allègrement le pays né de la Première Guerre mondiale et du sursaut d’Atatürk, avec l’Empire Ottoman.

 

D’un travail de recherche effectué dans les années cinquante sur les archives turques (le principal des archives ottomanes n’a été rendu public que dans la dernière décennie du vingtième siècle), Lewis a progressivement glissé vers le libelle et il s’est acharné à porter systématiquement le discrédit sur l’ennemi islamique désigné. Il a largement contribué à l’invention du nouveau bouc émissaire du début du XXIème siècle. Le propos de Lewis est souvent devenu anecdotique, et, à partir de l’anecdote, le chercheur, métamorphosé en idéologue, s’est permis, tout aussi souvent, et sans aucune vergogne, des généralisations abusives. Un corpus de notes et des références bibliographiques ne sont pas obligatoirement le signe d’une méthodologie scientifique sérieuse. Les aspects formels peuvent même masquer l’inanité, la futilité et la dangerosité du propos.

 

Dans une note de la préface à l’édition française[2] de l’ouvrage de Lewis The Assasins, A Radical Sect in Islam, Maxime Rodinson souligne que le livre doit « être jugé et apprécié en faisant abstraction des jugements, des orientations des opinions de Bernard Lewis sur la politique contemporaine » sous peine, dans le cas contraire, d’être « atteint de crétinisme idéologique ».

Bien. Mais comment faire : a- lorsque l’auteur utilise abusivement sa notoriété scolastique dans le but de donner crédibilité à des « crétineries idéologiques » ; b- lorsque l’auteur fait référence en permanence, dans ses opinions, jugements et orientations, à ses travaux de « savant érudit », c'est-à-dire lorsqu’il confond le scolasticat et la politique contemporaine ; c- lorsque, concernant justement « l’islam », Lewis, en raison même de son approche culturaliste, tombe, et ce n’est pas à son corps défendant, dans le piège intellectuel dénoncé par Rodinson lui-même lorsqu’il écrit, à très juste titre, ceci : « Pour l’Islam, beaucoup de gens sont convaincus qu’un musulman est quelqu’un qui marche dans la vie les yeux constamment rivés sur le Coran et ses interprétations. (…). Les musulmans sont des hommes et si les hommes se lèvent souvent sous l’impulsion des idées, leur adhésion à ces idées obéit à des motivations qui n’ont pas toujours grand-chose à faire avec le contenu de celles-ci ». N’est-ce pas là très justement la description de la démarche systématique de Bernard Lewis ? Et en définitive, peut-on s’obliger à dissocier l’expertise de celui-ci des liens idéologiques, institutionnels et d’influence qu’il entretient avec les plus hauts appareils de pouvoir aux Etats-Unis. Sans pour autant, et bien évidemment, les confondre ?

 

Dans cette trajectoire, il faut rappeler que les confusions de plus en plus manifestes entre le scolastique[3] et l’idéologique chez Lewis se sont fortement accentuées, plus particulièrement depuis le début des années quatre-vingt, lorsqu’il a adapté ses écrits - plus que jamais régis par un culturalisme uniformisant et forcené - à l’air du temps et aux « conflits » de l’heure pourvu qu’ils aient une connotation « islamique ». C’est ainsi qu’il devait par exemple publier un ouvrage intitulé « Race et couleur en pays d’Islam » au moment même où la religion musulmane connaissait une progression relative au sein de la communauté noire américaine. Doit-on s’empêcher également de constater que cette accentuation de l’idéologie dans les travaux de Lewis, est concomitante de l’émergence, toujours dès le début des années quatre-vingt (nous sommes au début de l’ère reaganienne, dite de la révolution conservatrice aux Etats-Unis, et du premier déploiement politique) des neoconservateurs au sein de la haute administration américaine… ?

 

Si Bernard Lewis avait lu la préface de Maxime Rodinson citée ci-dessus, il ne se serait peut-être pas autorisé  à des extrapolations d’une insondable légèreté qui n’auraient mérité que d’être raillées, n’était-ce leur effet dramatique sur le public et certains milieux de la recherche.

 

L’avertissement publié en préambule à l’édition française et daté du 15 octobre 2001 révèle sa méthode - construite sur l’amalgame et le déplacement abusif des hypothèses - dans son aspect grossier le plus brut. Le texte vaut la peine d’être cité. Lewis n’a aucun scrupule à écrire : « Ce livre était déjà sur épreuves lorsque se produisirent les attentats terroristes du 11 septembre 2001 à NewYork et à Washington. Il ne traite pas de ces attaques, de leurs causes immédiates et de leurs répercussions. Il leur est cependant lié car il en examine les antécédents : la longue succession d’événements, les grands mouvements d’idées, ainsi que les comportements  et les mentalités qui, dans une certaine mesure, en furent à l’origine ». Comment ne pas imaginer l’impact, sur des esprits traumatisés par l’actualité, d’une affirmation aussi scélérate ? Ainsi donc, pour suivre les raccourcis de la « pensée » de Lewis, les attentats du 11 septembre seraient inscrits dans les « codes génétiques culturels de l’islam ». Assertion criminelle que le premier sot venu pourrait stupidement retourner vers la « chrétienté »…ou vers le judaïsme. Un antisémitisme inversé, en quelque sorte…

 

Ce type de raisonnement évacue le politique et l’histoire réelle. Lewis ne craint d’ailleurs pas de pousser le trait jusqu’à l’ineptie. Ainsi a-t-il soutenu dans le Yediot Aharonot, lors des négociations de Camp David, que celles-ci se déroulaient « entre civilisations différentes ».

 

La guerre perpétuelle, le conflit, la confrontation permanente comme outils suprêmes d’analyse historique demeurent toutefois l’essentiel du pamphlet. « Généralement, insiste lourdement Lewis, c’est sur le champ de bataille que l’histoire donne ses leçons avec le plus d’éclat et de netteté ». Il aura donc fallu que, par  (mal)chance, nous survienne en 2003, l’ineffable professeur afin qu’enfin, enfin, l’on tirât « les leçons du champ de bataille ».

On pourrait poursuivre. Relever la perversité de certains propos. Ceux-ci, par exemple : « la liberté, entendue au sens d’indépendance nationale, passait pour le grand talisman qui résoudrait tous les problèmes. Dans leur écrasante majorité les musulmans vivent aujourd’hui dans des Etats indépendants qui ne leur ont apporté aucun des bienfaits qu’ils en attendaient » - Vite donc une recolonisation bienfaitrice et/ou un renouvellement d'avantageux systèmes de dépendance directe !

D’ailleurs, n’est-ce pas là ce que l’on entend répéter dans les couloirs des gouverneurs américains de l’Irak occupé ou dans la bouche de séides américanisés gravitant autour de la Maison-Bush, de l’acabit d’un Kanaan Makiya ou d’un Fouad Ajami[4] ?  Dont Lewis est la référence intellectuelle ultime. Comme il l’est devenu aussi pour des « historiens » formés à sa méthode culturaliste, et qui se situent curieusement, de ce fait même, hors du champ de l’histoire comme science sociale et humaine. Comme il l’est encore pour de nombreux responsables politiques américains qui ont fait de ses projections idéologiques le prisme et la grille de lecture du réel proche et moyen-oriental. Comme il l’est devenu, hélas, depuis la progression de l’imperium à partir du milieu des années quatre-vingt dix, pour un certain nombre de «chercheurs », de journalistes ou de chroniqueurs du monde arabe notamment, peu regardants sur la validité des méthodes et des concepts, incapables de mener une réflexion par eux-mêmes, soucieux de plaire aux maîtres autoproclamés du moment, et de se complaire dans les complaintes de l’air du temps.

 

L’inutile indépendance n’est-ce pas aussi ce que connotent les péremptoires assertions de Lewis - qui renvoient aux remugles coloniaux - selon lesquelles le « monde arabo-musulman est pauvre, faible, ignorant », « la misère des Palestiniens n’est pas due à l’occupation israélienne mais au  terrorisme », (i.e. la résistance à l’occupant) et « les arabes ne comprennent et respectent que le langage de la force » ? Vieilles antiennes des colonisateurs de toutes les époques…

 

On pourrait souligner les contradictions d’un chapitre à l’autre, les contrevérités historiques et/ou leur idéologisation (« les croisés ont momentanément stoppé la machine triomphale de l’islam.. », sic).  On pourrait mettre l’accent sur les amalgames délibérés et les inepties injurieuses du style : « (…) le socialisme et le nationalisme sont aujourd’hui discrédités (…). Rejeton bâtard de ces deux idéologies, le national-socialisme continue de sévir dans une poignée de pays qui ont conservé des méthodes fascistes de propagande et de gouvernement totalitaire, fondées sur un parti unique tout-puissant et un appareil de sécurité tentaculaire et omniprésent »[5]. Les mouvements nationalistes arabes – parmi lesquels le baathisme, auquel ne peut être identifié nul régime qui s’en réclame, et certainement pas celui issu du coup d’état de Saddam Hussein – sont ainsi, dans les représentations de Lewis, de nouveaux « fascismes », terme galvaudé s’il en est.     

 

En réalité Bernard Lewis n’a jamais cessé d’être en guerre. Dès le début du deuxième conflit mondial, en 1941, il fut l’auteur, pour le compte du Pentagone, (déjà !) d’un « plan de remodelage » - c’est ce même terme qui fut repris par Donald Rumsfeld et Colin Powell pour définir l’un des objectifs de la dernière aventure guerrière américaine en Irak - de l’ensemble régional allant de la Turquie à l’Afghanistan, fondé sur des dépeçages à caractère communautariste ou confessionnel. C’est sur ce plan que s’est appuyé le conseiller de Menahem Begin, Oded Yinon, à la fin de la décennie soixante-dix pour élaborer le document intitulé « Stratégie pour Israël dans les années 80 » (cf. REP N°5, Automne 82, pp.73-83), préconisant le démantèlement et la recomposition du Moyen-Orient selon les mêmes critères. L’invasion du Liban, en 1982, sous la direction du tandem Begin-Sharon voulait en être la première étape déclarée, après le soutien dissimulé à certaines fractions kurdes irakiennes séparatistes. Lewis a soutenu cette aventure militaire dont on sait le sort qui lui fut réservé. Il a encore déclaré en 2002  (Yediot Aharonot) « qu’Israël a eu raison d’envahir le Liban » (il a ajouté : « Je me rappelle à quel point son armée a été accueillie avec des fleurs, de la musique… » - il ne manquait que les vahinés ! ). Lewis n’a pas ménagé son soutien à l’administration de George Walker Bush et surtout aux factions dites de neocons (les « neoconservateurs ») gravitant autour de Richard Cheney, de Donald Rumsfeld, du Pentagone, et de la revue « Commentary » dont Edward Saïd est devenu la bête noire, depuis la publication de son ouvrage majeur « L’Orientalisme, L’Orient crée par l’Occident ». Par des « points de vue » publiés dans la presse américaine, il n’a eu de cesse d’apporter à ces neocons sa caution « d’expert ». Dans l’un de ses récents articles, publié le 29 août 2003 dans le Wall Street Journal, il a renouvelé sa profession de foi dans les actuels dirigeants américains et, ressassant ses thèmes obsessionnels, il a expliqué que les problèmes postérieurs à l’occupation de l’Irak étaient dus à des « fascistes antiaméricains et à des forces islamiques » dont le but est de «défaire la Chrétienté ». Il y a aussi soutenu sans vergogne que le protégé de Donald Rumsfeld, le banquier Ahmad Chalabi (notamment condamné à vingt-deux ans de prison en Jordanie pour escroquerie), était le plus qualifié pour gouverner, à l’avenir, un Irak stabilisé.

 

Lewis se situe en réalité dans le champ du combat entre eux et nous. Eux ? L’islam, les musulmans, force atavique immuable. Nous ? La chrétienté, pardon, le monde des valeurs « judéo-chrétiennes ». Dans le droit fil de la dynamique mise à nu par Edward Saïd, Lewis réaffirme ici clairement le style de raisonnement fondé sur la distinction de type  ontologique  établie entre les notions d’Orient et d’Occident par un courant dominant du mouvement « orientaliste ». Ce courant a développé son « expertise scientifique » dans la matrice des dynamiques impérialistes du dix-neuvième siècle (l’impérialisme désigne une phase historique), tout en s’imposant comme une « école savante », oscillant entre la quête de l’autonomie scientifique et intellectuelle, et la prestation de service en faveur des pouvoirs dominants. L’orientalisme dont se réclame Lewis accompagne le mouvement colonial comme une sort de poème épique, une chanson de geste dédiée à l’inégalité des cultures. Il refuse de reconnaître qu’Orient et Occident sont des lieux imaginaires qui ont donné naissance à des imaginaires, et à un corpus de fantasmes, qui ont constitué la base d’une architecture fictive des deux ensembles ainsi distingués[6]. L’un comme l’autre fonctionnent comme des systèmes hermétiques et clos auxquels les thèses culturalistes apportent une armature niant toute possibilité ou capacité transformatrice. L’islam de l’imaginaire lewisien, comme prototype de l’imaginaire orientaliste dominant est un islam choséifié, clos et figé.

 

Il s’agit là tout simplement d’une représentation fausse et mensongère de la réalité. Mais Lewis et ses émules n’en ont cure. Leur essentialisme poursuit allègrement son chemin.  « L’islam politique », construit sur cette armature essentialiste choséifiée, prend progressivement dès les années quatre-vingt, une place dominante dans la « compréhension » et « l’analyse » des sociétés dites musulmanes. Tout le monde s’y met, politiques, universitaires et journalistes. L’inculture des classes politiques, la complaisance de certains universitaires, la résonance des media et des « intellectuels » dits « médiatiques », conjugués aux dégénérescences sociétales et politiques et intellectuelles proches et moyen orientales (notamment après la guerre israélo-arabes de 1973 et ses effets ) permettent ainsi l’émergence d’une vision simpliste et uniforme de l’islam, du Sin-Kiang à la Nouvelle-Guinée. Initialement théorisée dès 1973, par Zbigniew Brzezinski, l’instrumentalisation de « l’islam politique » devient un outil de politique étrangère dans le conflit afghan et la confrontation avec l’URSS. Il sera aisé de retourner « l’outil » en exposant aux feux médiatiques et à la propagande d’Etat sa « face cachée diabolique », manoeuvre diablement bien servie, d’ailleurs, par une étrange et suspecte connivence objective, en miroir, des discours et des actes.  

 

Sur le terreau labouré par Lewis, la notion huntingtonienne de « civilisation » sous la forme brutale de « choc des civilisations » devient alors l’élément clé de la posture de combat « orientaliste » dont les effets politiques les plus exacerbés se manifesteront avec une virulence exponentielle dès le 11 septembre 2001. Dans le sillage de Lewis, Huntington a décrété lui, que l’islam était génétiquement une religion magnifiant la guerre et la chose militaire de façon plus générale. Ce « trait culturel » supposé  implique l’idée d’une guerre permanente, et tient lieu d’explication ad hoc pour expliquer les crises des pays et des sociétés de cette entité qui, dans sa formulation même, exprime l’ambiguïté et/ou l’insignifiance méthodologique : le monde arabo-musulman. L’approche essentialiste ne prend même pas conscience de l’incongruité qu’il y a à accoler ces deux dénominations. Elle fait fi de l’histoire réelle des sociétés concrètes. Cette approche met aux prises, en définitive - au-delà des « cinq ou six » autres « civilisations » -  « l’Islam » ( i.e. un islam imaginaire confondu par un glissement pervers et subreptice avec « l’Orient » tout aussi imaginaire) et « l’Occident ». Elle décrète aussi l’inégalité des deux termes de l’insignifiante équation et surtout la supériorité de la seconde sur la première.

 

Edward Saïd qui s’était placé sur le terrain policé de l’étude universitaire n’a eu droit en retour qu’à l’invective et la haine. Commentary, la revue des neocons dirigée par Irving Kristol, père de l’idéologue William Kristol, s’acharne par la calomnie et l’injure sordide sur le professeur palestino-américain pour la seule raison qu’il avait clairement établi les corrélations qui existaient entre les courants orientalistes dominants et l’impérialisme. La « logique » essentialiste expulse le débat politique et ses logiques réelles. Elle évacue l’histoire concrète des sociétés et des groupes qui constituent l’humanité hors de l’espace-temps dans lequel cette histoire est inéluctablement enchâssée quoi qu’en disent Lewis et ses émules. Or les conflits  dont ces derniers font leur miel demeurent incompréhensibles s’ils ne sont pas inscrits dans leur dimension spatio-temporelle. Sauf à répéter les explications idiotes du genre répandu lors des récents conflits de l’ex-Yougoslavie, lorsque commentateurs et analystes se répandaient en « analyses savantes » sur le conflit serbo-croate atavique (i.e. génétique, congénital et transmissible…). Et à reproduire, par conséquent, la même idiotie, en parlant « d’atavisme musulman ».

Il s’est trouvé, hélas, des courants politiques et intellectuels dans les sociétés concernées pour tomber dans le piège, intérioriser le vocabulaire et la démarche en l’inversant, sans prendre conscience qu’il s’agissait là d’un effet de miroir renversé, et que les metteurs en scène des représentations en demeuraient les maîtres ultimes. L’écho que rencontrent ainsi Bernard Lewis et ses sous-produits dans le monde dit « arabo-musulman » en devient presque obscène.

 

Cet essentialisme a généré divers sous-produits, dont le plus vicieux demeure celui dont la démarche consiste à se placer sur le même terrain que les essentialistes guerriers mais en l’inversant. Ainsi au choc des civilisations et des cultures des Lewis et autres Huntington, on viendra « opposer »  le « dialogue » des cultures et des civilisations. Outre le fait qu’une telle approche conforte l’approche essentialiste par sa reconnaissance implicite comme « adversaire-interlocuteur », elle ne contribue nullement à la connaissance des sociétés humaines concernées qu’elle finit par considérer, elle aussi, comme des entités immuables, mais qui, en l’occurrence « dialoguent » au lieu de se faire la guerre, quand bien même l’échange se ferait en jargon.

 

S’exprimant devant l’un des deux « think tank » neocons les plus fameux et les plus influents avec la Fondation Hudson, l’American Enterprise Institute ( où plusieurs membres de l’administration actuelle occupent des postes de responsabilité, parmi lesquels Richard Perle, Douglas Feith, et l’épouse du vice-président Lynn Cheney très liée aux milieux sionistes ultra, etc.. ), Bernard Lewis fut élogieusement accueilli par le numéro deux du Pentagone, Paul Wolfovitz en ces termes : « Il a brillamment placé les relations et les problèmes du Moyen-Orient dans un contexte plus large au travers d’une pensée réellement objective, originale et toujours indépendante ». Il « nous a appris comment comprendre l’histoire complexe et importante du Moyen-Orient, et comment utiliser celle-ci pour nous guider afin de construire un monde meilleur pour les générations à venir ».

 

Q’avait donc dit Bernard Lewis pour mériter tant d’éloges ?

Ceci : « Il y a deux point de vue qui prédominent dans les discussions sur la possibilité d’établir un régime démocratique digne de ce nom en Irak, après le départ, par quelque méthode que ce soit, de Saddam Hussein. La première peut être résumée ainsi : les Arabes sont incapables de mettre en place des gouvernements démocratiques (…) Et l’idée d’établir un système démocratique dans un pays comme l’Irak est pour le moins fantasmagorique… Les Arabes sont différents de nous et nous devons être, dirais-je, raisonnables  dans ce que nous attendons d’eux et ce qu’ils attendent de nous. Quoi que nous fassions ces pays seront dirigés par des tyrans corrompus. Le but de notre politique étrangère sera alors de s’assurer que ces tyrans nous sont amicaux plutôt qu’hostiles. (…) L’autre point de vue est quelque peu différent. Il part plus ou moins de la même position – que les pays arabes ne sont pas des démocraties et que l’établissement de la démocratie dans les sociétés arabes ne sera pas chose aisée. Mais cette fois considérons que les Arabes peuvent apprendre  et qu’un système de gouvernement est possible pour eux, tant que nous leur fournissons une assistance et [que nous sommes à leurs côtés] pour les lancer graduellement sur notre voie, ou devrais-je dire sur leur voie.

Ce point de vue est connu sous le nom d’impérialisme. Ce fut la méthode adoptée par les Empires français et britanniques (…) créant des gouvernements à leur propre image. En Irak, en Syrie et ailleurs, les Anglais mirent en place des monarchies constitutionnelles et les Français créèrent des républiques instables. Aucune ne marcha très bien. Mais l’espoir demeure… »[7].

Nous voilà donc désormais installés dans le cycle impérial de l’apprentissage. Dans l’incandescente fusion de la « science orientaliste » et du « crétinisme idéologique », dans les larmes, le mépris, l’insolente arrogance, et le sang.

 

Rudolf el-Kareh

Août 2003

 

 

 

 

 

 

 



[1] Islam et laïcité, La naissance de la Turquie moderne, Fayard, 1988 ( pour l’édition française).

[2] Les Assassins, Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval, Berger-Levrault, coll. Stratégies, Paris, 1982 pour l’édition française. On notera avec intérêt l’introduction du terme très moderne de terrorisme ( la notion politique de Terreur fut introduite en 1793, par Robespierre) dans le titre, par une sorte de racolage éditorial qui depuis a fait largement école.

[3] « La scholastique veut toujours un point de départ fixe et indubitable, écrit le physiologiste Claude Bernard, elle l’emprunte à une source traditionnelle quelconque, telle qu’une révélation, une tradition…le scholastique ou le systématique ce qui est la même chose, est orgueilleux et intolérant et n’accepte pas la contradiction »

[4] Pour se faire une idée de ce que peut proférer ce dernier qui se présente comme « professeur au John Hopkins Institute », il n’est pas inutile de lire son libelle intitulé « La guerre d’Arafat » publié dans le Wall Street Journal du 29 mars 2002 dont la teneur ferait apparaître les colons excités, en comparaison comme des modérés raisonnables.  

[5] Cette thématique lewisienne aussi erronée que scandaleuse a été reprise ad nauseam par les thuriféraires de la guerre américaine en Irak, notamment dans de répétitives « opinions » publiées dans la presse française.

[6] Faut-il rappeler le fameux propos de Renan ? « Ce qui distingue le musulman, c’est la haine de la science, c’est la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie (…) parce qu’elle est une concurrence faite à Dieu… »

[7] cité par Eric Laurent in « Le Monde secret des Bush » , voir les notes de lecture, dans le présent numéro.

Par Rudolf EL-KAREH
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Lundi 30 juillet 2007 1 30 /07 /Juil /2007 02:17

Réhabiliter l’Histoire profane

« L’islamophilie » est un sous-produit de l’essentialisme, dont elle se nourrit à sa manière. L’une de ses récentes bouffées éditoriales est le gros livre éclectique de Guy Sorman. Résumant sa démarche, l’essayiste guidé par son propre credo néolibéral (au sens économique) se propose, ni plus ni moins, de « sauver l’intégrité de l’Islam ». « Face à la mondialisation » (toujours cette objectivation insipide d’un phénomène dont les mécanismes de pouvoir et de force sont désormais connus, et dont ne saurait éluder les corrélations directes ou indirectes avec l’ascendant politique et militaire hégémonique de l’impérium), Sorman constate que « les musulmans sont divisés. Un premier courant, celui de l’islamisme radical peut conduire au fanatisme et à la violence ». « Il mobilise, dit-il, toute l’attention des Occidentaux. Pourtant, une autre tradition propose un islam éclairé et libéral ». Voilà donc Sorman en promenade du Maroc à l’Indonésie, en passant par l’Egypte, la Turquie, le Koweit, l’Arabie Saoudite, l’Iran et le Bangladesh, mais aussi curieusement Israël, pour aller à la recherche de ce graal musulman libéral éclairé.

Le procédé éditorial est spécieux. Sorman isole l’un des acteurs du mouvement de la Nahda (la Renaissance arabe au 19ème siècle), Rifaa al-Tahtawi, animateur, en Egypte, d’une grande politique de traduction, journaliste et vulgarisateur des connaissances européennes de l’époque, qu’il appelle familièrement Rifaa, pour en faire le parangon musulman des vertus néolibérales. Les « musulmans éclairés » par les lumières libérales chères à l’essayiste se métamorphosent alors en « enfants de Rifaa » dont Sorman trouvera inévitablement un spécimen  dans chacun des pays qu’il visités.

 

L’espace-temps de la Nahda et ses conditions historiques sont évacués. Le rôle des syro-libanais dans le mouvement de cette renaissance arabe – mais il ne faut parler, n’est-ce pas, que de musulmans – est purement et simplement occulté. Sorman a des inimitiés affichées. Il n’éprouve pas de sympathie pour  les arabes, il a de l’aversion pour la Syrie et ne manque pas de le faire sentir, comme il n’aime pas les féministes ou les altermondialistes. L’éclectisme de l’essai est ainsi l’occasion de porter des jugements à caractère généraliste sur des multitudes de questions nourries par des idées picorées ici ou là, auprès d’auteurs universitaires reconnus (le sous-titre est un décalquage mis au masculin du titre de l’ouvrage académique de la sociologue turque Nilüfer Göle, Musulmanes et modernes [1], publié en 1991). Ces jugements généralistes sont alimentés à leur tour par des anecdotes recueillies par l’auteur lors de son « périple musulman ». On peut discuter les assertions, reconnaître le bien-fondé de certaines opinions avancées, lorsqu’elles sont isolées de la démarche générale et de la méthodologie du texte. Mais la structure même du style sert l’ambiguïté du propos et permet à Sorman de dire une chose et son contraire à quelques paragraphes d’intervalle. Ce qu’il révèle de Taslima Nasreen par exemple, s’inscrit en faux, à juste titre, par rapport aux clichés qui entourent ce personnage dont on a très abusivement fait, un temps, une « icône » du féminisme. Mais le propos laisse parfois une impression de malaise, comme si, par ricochet, Sorman cherchait, de manière moins avouable, d’autre cibles au sein du mouvement féministe fourvoyé dans cette affaire. Ses propos sur Israël sous le titre « fin du peuple juif », sont un mélange de constats historiques avérés qui n’apportent d’ailleurs rien de neuf, et de propos  ambigus relevant d’un néodandysme intellectuel, sardonique et désenchanté, dont les fragments peuvent satisfaire autant les détracteurs que les thuriféraires du sionisme. On pourrait relever aussi les contradictions qui se propagent d’un chapitre à l’autre ; Sorman peut affirmer, par exemple, simultanément et sans ciller, en page 76 que « l’Egypte est depuis trente ans en panne de croissance » ( trente ans, c’est très exactement depuis 1973, la fin du nassérisme, l’ouverture néolibérale de l’époque Sadate, la dépendance absolue à l’égard des Etats-Unis, et les concentrations inouïes des fortunes ) et que « l’histoire économique de ces trente dernières années démontre (…) que les nations alliées aux impérialistes prospèrent… » (p.95). On pourrait l’interroger sur les raisons de son aversion pour le royaume du Maroc et pour sa « bourgeoisie nationale » présentée avec mépris comme servile, et sa sympathie manifeste pour la principauté de Koweit « nation incomparable » et « seule démocratie du monde arabe ». Il serait tout autant intéressant de savoir pour quelles raisons les mêmes pratiques, seraient condamnables dans le cas de la monarchie marocaine et agréables dans celui de l’Arabie Saoudite. Royaume dont on apprend au détour qu’il est un « état-nation » qui plus est, « a plutôt réussi », alors que la société marocaine où émergent de réelles formes de société civile, est un simple « système féodal ».

On pourra aussi s’interroger sur l’insistante nostalgie de Sorman pour ces temps coloniaux bénis qui permettaient la prospérité des belles entreprises disparues, hélas, avec la décolonisation, pardon, avec la « nouvelle colonisation marocaine des terres confisquées » aux colons de l’extérieur, et qui permet aux « nouveaux colons marocains » de « faire financer  l’irrigation de leurs terres par l’Etat et l’aide internationale, ce qui leur permet de produire à bon marché des agrumes payés en devises sur le marché européen ». Ah l’inutile indépendance chère à Bernard Lewis. Sans compter l’apologie implicite du principe des deux poids et deux mesures, puisque l’essayiste à l’exaltation sélective ne trouve rien à redire aux aides fournies aux agriculteurs en Europe ou au soutien massif américain aux producteurs du Middle West. Comme dans la fable, erreur au-delà de Gibraltar, vérité en deçà…

Mais les jugements et les conjectures de Guy Sorman qui se présentent sous une forme qui se voudrait prospective, restent néanmoins secondaires.

Sa méthode, par contre, demeure profondément essentialiste. L’affirmation de la diversité des « musulmans » est vite balayée par l’essentialisme qui pointe au fil des pages et qui lui permet d’écrire, par exemple, que « l’économie malaisienne a échappé aux grands emportements idéologiques du monde arabe… », confondant ainsi dans le même moule musulman, un pays d’Asie du Sud-Est et les pays arabes. Habile, en tout cas plus roué que ses confrères américains, Sorman, qui n’en est pas à un paradoxe ou une contradiction près, en offre pour tous les goûts. L’éclectisme est aussi une méthode de racolage éditorial. Sans vergogne, alors que l’esprit fondamental de sa démarche est pétri d’essentialisme, Sorman va s’autogratifier, au détour d’une phrase noyée dans trois cent soixante dix pages, du luxe de critiquer… « l’essentialisme » de la « conception arbitraire » de … Samuel Huntington, et de se poser en censeur d’un « empire américain [qui] impose ses dogmes intellectuels et invite le monde à graviter autour d’eux ». Il fait mine d’oublier que le credo fondamental du livre est celui de la rédemption du monde musulman, et de son salut par la mondialisation néolibérale dont le pilier principal est bien les Etats-Unis d’Amérique. Plus loin, il ne ratera pas l’occasion de fustiger bien évidemment… « l’antiaméricanisme ». Sa démarche rejoint en réalité celle de Lewis puisqu’elle consiste à la fois à disculper le système global producteur d’inégalités, à fustiger les archaïsmes locaux (est archaïque tout ce qui n’est pas néolibéral) et à déifier la « mondialisation ». Au détour, Sorman reprendra à son compte les thèses de Lewis sur l’Irak « fasciste et totalitaire » et ne manquera pas de marquer la rupture entre eux et nous. Cette fracture se manifeste d’ailleurs de manière fort curieuse, par un dernier chapitre sans lien direct avec le titre ou le sous-titre du livre. Où l’on apprend bien des choses au sujet de « notre problème arabe » ! Et notamment que le « logement social » en France entretient la haine et interdit l’intégration.

 

Mais qui est donc ce nous ?  Et où sont passés les musulmans ? Quel est ce glissement du musulman vers l’arabe ? Quel est ce groupe au nom duquel le Sorman parle ? Et qu’il a auparavant désigné par un pronom possessif soulignant la parenté et la communauté d’intérêt avec le locuteur, lorsque évoquant la candidature de la Turquie à l’Union européenne, il avait péremptoirement affirmé que « les Turcs deviendront des nôtres » (…) après « la modernisation de la pensée musulmane dont la plupart des musulmans se sont si longtemps abstraits » ( applaudissements nourris de Bernard Lewis). Nous ? Les nôtres ? C’est bien en définitive de tout ce qui n’est pas musulman qu’il s’agit. Voilà l’essentialisme revenu par la petite porte, puisque la « modernisation musulmane » ne sera reconnue que lorsqu’elle recevra l’onction néolibérale. En définitive l’idéologue Guy Sorman, islamophile de circonstance, révèle son dessein au détour d’un chapitre intitulé « vers une démocratie arabe » où il n’est question d’ailleurs que de « musulmans ». Prétextant du cas koweitien, Sorman  qui avance masqué sous des formes stylistiques interrogatives, pose d’abord le postulat que « l’islamisme est une résistance identitaire à la mondialisation ». « Au projet islamiste faudrait-il opposer un autre projet, lutter contre l’idéologie par une autre idéologie » ? ajoute-t-il, pour répondre, aussitôt, par l’affirmative en s’abritant derrière l’un de ses maîtres à penser : « Telle fut au XXème siècle la position du philosophe libéral Friedrich von Hayek. Il estimait inefficace de combattre par la raison seule le totalitarisme, celui-ci n’étant pas raisonnable mais magique ; il engageait ses disciples (dont l’auteur de ces lignes) à défendre ce qu’il appelait des idéologies alternatives dans un combat qui fut celui de l’Occident au siècle passé, et qui pourrait devenir celui des musulmans au siècle nouveau ». Exit l’orientalisme savant et l’islamophilie de marketing. Nous voilà à nouveau dans le sillage de Lewis, en pleine idéologie guerrière. CQFD.

 

Il est grand temps de voir souffler un peu d’air frais.

C’est à ce dessein que s’est employé Ilan Halévy dans un court mais fort tonique ouvrage qui remet les pendules à l’heure de l’histoire et vient rappeler par son titre et son sous-titre mêmes l’importance de l’espace et du temps. « C’est d’un moment précis de notre histoire que je parle, [et] d’un lieu privilégié (ou maudit) de la géographie », nous dit-il. Les analyses vives et mordantes de Halévy sont autant de propos sur la méthode. Rappelant que la junte au pouvoir à Washington est issue d’un putch électoral, l’auteur constate qu’ »en tout état de cause les « dirigeants américains actuels n’ont tiré de la disparition de la disparition de l’Union soviétique que des leçons erronées ». Ils ont entrepris de réactualiser les visions Woodrow Wilson qui se représentait « la race anglo-saxonne »  comme « chargée par l’histoire de diriger le monde ». Après avoir rappelé la gestation au sein des services secrets américains de l’épouvantail islamiste « made in Langley » ( le siège de la CIA), Ilan Halévy considère que la vraie tragédie est qu’à l’abri de funeste amalgames « dont sont coupables ensemble, l’islamophobie occidentale et le conservatisme autoritaire des régimes des partis et des intelligentsia arabes, à quelques exceptions près (…) c’est bien l’Islam en tant que civilisation, l’Islam-monde et les peuples qui y vivent, mais tout singulièrement ceux du monde arabe qui sont visés et menacés de mort ». Il pense qu’après l’Irak, viendra le tour de la Syrie, du Liban, de l’Iran et de l’Arabie Saoudite et qu’il s’agit là « d’une croisade, c'est-à-dire d’une agression caractérisée contre une civilisation déclarée néfaste, globalement délégitimée ». Ilan Halévy est en effet convaincu que même si c’est à mots couverts qu’elle se met en place « c’est bien d’une croisade de l’Occident chrétien contre l’Orient musulman qu’il s’agit ». Devant l’ampleur d’une tragédie où « les peuples visés sont sommés de se soumettre à l’Empire ou pis de se reconnaître en Saddam Hussein ou en Ben Laden, et de mourir sous leur bannière » l’auteur manifeste une vive colère. L’urgence le porte à la formule en raccourci, au risque de l’ambiguité, mais celle-ci est vite levée par la mise en évidence de « la position des Eglises d’Orient mais aussi d’un grand nombre d’Eglises d’Occident à commencer par la position du Vatican et du Saint-Siège » qui ont permis de désamorcer et de neutraliser « la dimension religieuse que Bush cherche à donner à sa guerre d’agression contre l’Irak ». L’exposé aurait d’ailleurs gagné à disqualifier, dans la foulée, les notions pernicieuses d’Occident et d’Orient dans leur acception orientaliste et idéologique. Le court mais incisif chapitre sur le terrorisme devrait être lu par tous ceux qui se sont paresseusement alignés sur le vocabulaire israélo-américain en la matière. A ceux-là, l’auteur vient rappeller que le terrorisme est une technique et non un contenu, puisque celui-ci est défini par les fins politiques. Tout en soulignant que le droit moderne ( la IVème Convention de Genève de 1949 sur la protection des personnes civiles en temps de guerre ) fait du terrorisme un crime de guerre, Ilan Halévy considère que « c’est la nature de la victime et non le statut et l’identité du perpétrant qui confère à l’acte son caractère terroriste », et qu’en tout état de cause, une « lutte contre le terrorisme qui fait l’impasse sur le terrorisme d’Etat, son illégitimité et ses conséquences » est pure futilité et hypocrisie.

Le chapitre consacré à la « fabrication de l’ennemi » vient également souligner, à juste titre, les manipulations secrètes, les provocations et les machinations dont sont capables les Etats et les puissances. Les multiples anecdotes historiques rapportées, de l’incendie du Reichstag à la bombe dans une synagogue de Bagdad, en passant par des attentats commis par les services secrets israéliens en Egypte racontés par l’ancien premier ministre israélien Moshe Sharett dans ses mémoires, montrent que les conspirations même si elles sont impuissantes à modifier le cours des choses « contribuent souvent à créer le climat propice à la mise en œuvre de diverses stratégies de la tension ». C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’Ilan Halévy situe l’émergence du réseau dit Al-Qaeda « à l’origine une entreprise de mobilisation internationale contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan entièrement chapeautée, conçue, financée et entraînée par les services américains » devenue « désormais le noyau dur de l’Ennemi global (…) tellement conforme à l’image que son ennemi veut donner de lui… ». Le chapitre consacré à la Palestine est notamment l’occasion de dénoncer le culturalisme des lectures dominantes du conflit, et de réintroduire le politique ( irréductible aux jeux politiciens, faut-il le  rappeler) dans l’analyse. « La judéité des uns et l’arabité des autres, signes identitaires, ne déterminent que les formes du conflit pas son contenu. Aucun peuple quelle que soit sa religion ou sa culture, n’abandonne sa patrie pour faire place à un autre peuple quel qu’il soit. L’affrontement et la guerre découlent ici de la nature de l’entreprise – le rapt d’un pays au profit d’une communauté d’immigrants animée d’un projet de se constituer en Etat-nation – et non du caractère des protagonistes ». Les corrélations établies entre le processus de constitution de l’Etat-nation juif-israélien et le modèle américain de formation sociale (colonisation de peuplement, double héritage du génocide des nations amérindiennes et de l’esclavage des Africains, identification obsessionnelle des sectes protestantes américaines à l’ancien testament etc …) puis le chapitre consacré à la dialectique des relations entre minorités et majorités viennent rappeler l’urgence d’un retour à l’analyse profane de l’Histoire non seulement en Palestine mais dans l’ensemble régional et mondial. C’est d’ailleurs sur des considérations d’ordre planétaire, face à l’impérium, qu’Ilan Halévy conclut ce livre à la lecture indispensable. Il lance un double appel. Le premier en faveur d’un « nouveau non-alignement » dont il voit les prémices dans la position européenne qui s’est exprimée, selon lui, « même à reculons », à travers les positions franco-allemandes à l’égard de l’aventure américaine en Irak, et le second en faveur d’une réhabilitation et d’une rénovation de l’Organisation des Nations-Unies qui demeure, dit-il, le seul embryon d’un système internationalnécessaire. « Seul un système universel de droit et de régulation, de prévention et de résolution pacifique des conflits et des contentieux, non seulement entre Etats, mais aussi entre les citoyens et les Etats, à l’instar de ce qui se met en place dans l’Union Européenne, pourra tout à la fois garantir et délimiter les compétences des Etats souverains ».

La tableau dessiné par Ilan Halévy peut être utilement complété par la lecture des actes d’un colloque organisé à l’Université Michel de Montaigne ( Bordeaux III) et publiés sous la direction du polémologue Samaha Khoury, directeur du Centre d’Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe et Musulman. Les interventions s’interrogent de la « paix » dans la situation d’extrême inégalité des deux protagonistes. Dominique Vidal analyse notamment le véritable saut qualitatif qu’a été l’irruption des nouveaux historiens dans le paysage intellectuel et politique israélien. Bernard Botiveau, à partir d’un examen du processus d’Oslo et de ses dévoiements estime, pour sa part, que l’on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la binationalité. Au terme d’un survol historique du caractère spécifique d’un « conflit pas comme les autres », Samaha Khoury se demande, de façon prémonitoire, jusqu’à quand la Palestine demeurera un « chantier entouré de murs ».

 

Les objectifs définis par Ilan Halévy sont des desseins stratégiques. La réalité du moment est, elle, bien dangereuse et porteuse de dérives tragiques. Elle passe obligatoirement par une confrontation – d’ailleurs délibérément voulue par les dirigeants américains actuels  – avec l’empire. Eric Laurent qui  avait déjà révélé les turpitudes américaines de la junte regroupée autour de George Walker Bush, dans  « La guerre des Bush » (cf. REP, N°87, printemps 2003), expose dans un nouveau livre les mécanismes et les rouages de l’appareil qui contrôle le pouvoir aux Etats-Unis, ainsi que les liens et les influences réciproques entre les appareils d’Etat, les idéologues et les hauts responsables américains et israéliens actuels, engagés dans une relation réciproque de « maîtres-disciples », comme le dit très justement Ilan Halévy dans l’ouvrage cité plus haut. Citations et révélations à l’appui, Laurent démonte les rouages idéologiques économiques, financiers et humains du « monde secret » qui entoure l’actuel président américain. Rien de tout ce qui est dévoilé ne peut laisser indifférent, et il faut lire ce livre d’un bout à l’autre pour comprendre les raisons pour lesquelles l’Amérique s’aliène le monde, et d’aventure en aventure, le plonge dans les catastrophes et le chaos.

 

Eric Laurent cite, à cet égard, le constat des mutations américaines fait par Norman Mailer dans un texte intitulé « Pourquoi sommes-nous en guerre » ? « Dans les années 30,  dit l’écrivain, il suffisait de gagner sa vie pour être respecté. Dans les années 90 il fallait montrer ses dons pour la rapacité sans limites. Peut-être tout projet impérial repose-t-il sur une classe supérieure scandaleusement riche qui, parce qu’elle sent sa prospérité sans cesse enviée et menacée, est peu encline à chérir la démocratie de tout son cœur. Si l’on accepte ce présupposé, on peut avancer que l’effarante richesse accumulée pendant cette décennie a créé le besoin  irrépressible , au plus haut niveau, de passer de la démocratie à l’empire. Celui-ci garantissant ces énormes profits si rapidement amassés ».

 

Enfin, un début d’approche profane de l’impérium. Mais on peut sans doute aller plus loin. Ne pourrait-on penser, en effet, que les représentations essentialistes et culturalistes du monde, fondées sur la supériorité  culturelle américaine ruminée à satiété au sein de l’establishment au pouvoir à Washington, par le principal théoricien de ce courant, Bernard Lewis et par ses émules ont eu une grande influence sur l’évolution du pouvoir américain évoquée par Norman Mailer ?

Rudolf el-Kareh

Août 2003

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Nilüfer Göle, Modern Mahrem, Medeniyet ve Örtünme, Metis Yeyinlari, Istanbul, 1991 ;  Musulmanes et Modernes, Voile et civilisation en Turquie, La Découverte, Paris, 1993 pour l’édition française.

Par Rudolf EL-KAREH
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Lundi 30 juillet 2007 1 30 /07 /Juil /2007 02:13

Le droit au temps des proconsuls

 

Dix ans après l’avoir promulgué à l’unanimité, le 16 juin 1993, le Parlement de Belgique a abrogé, le 12 juillet dernier, la loi dite de « compétence universelle ». Cette loi permettait de poursuivre, en Belgique, les violations graves du droit international humanitaire, et d’engager des poursuites contre les auteurs présumés de crimes de guerre. En 1999, la loi fut élargie aux crimes de génocide et aux crimes contre l’humanité.

En se dotant de cette législation, la Belgique ne s’est pas particulièrement singularisée par une initiative nationale isolée, contrairement à ce que la propagande et la « communication d’Etat », notamment aux Etats-Unis et en Israël ont voulu laisser accroire. D’autres Etats ont adopté des dispositions de même nature construites selon les législations nationales particulières. C’est ainsi, pour ne prendre que quelques exemples, que le général Augusto Pinochet a pu être arrêté à Londres en vertu d’un mandat d’arrêt espagnol. Pour des faits de torture et d’autres crimes, commis en Argentine, un tortionnaire argentin arrêté au Mexique a pu être extradé en Espagne. La Grande-Bretagne a arrêté un résident soudanais en Ecosse pour crimes commis au Soudan. Les Pays-Bas et l’Allemagne ont également jugé des crimes commis en ex-Yougoslavie, notamment dans les Balkans.

En Belgique, l’ancien président tchadien Hissène Habré, le dictateur chilien, Augusto Pinochet furent poursuivis. Des exécutants du génocide rwandais furent également traduits devant la justice belge et condamnés.

 

La loi belge dite de «compétence universelle » s’inscrivait aussi, en tout état de cause, dans un mouvement plus large. Dès la fin de la Deuxième guerre mondiale plusieurs engagements internationaux étaient adoptés qui ont constitué les matrices légales des juridictions et des compétences nationales. La Convention de Paris de 1948 ratifiée par l’Assemblée Générale des Nations-Unies a formellement identifié le crime de génocide. La Convention de Genève adoptée en 1949 et ratifiée par 188 Etats faisait obligation à ces derniers de doter leur législations nationales de dispositions permettant de réprimer et juger les crimes de guerre. La Convention de l’ONU adoptée à New-York en 1984 a reconnu le crime de torture. Enfin, dans le cadre de la création de la Cour Pénale Internationale ( CPI ), à Rome, en 1998, le crime contre l’humanité a été défini, énoncé et juridiquement précisé.

 

C’est également en vertu de cette loi que des poursuites avaient pu être engagées contre Ariel Sharon et contre le général israélien Amos Yaaron mis en cause dans les massacres de Sabra et Chatila (voir le dossier « Vingt ans après Sabra et Chatila » in REP N°87, printemps 2003 pp.27-84).

 

Contrairement à ce qui s’était produit en 1993, la promulgation du nouveau dispositif juridique belge s’est déroulée dans des circonstances bien peu sereines. C’est par 39 voix pour, 4 voix contre et 20 abstentions que les sénateurs belges ont adopté une « loi sur les violations graves du droit internationale humanitaire ». Les députés belges l’avaient auparavant entériné par 89 voix pour, 3 voix contre et 34 abstentions. La confusion et le désordre apparents furent tels que Christian Defraigne, le président du groupe MR (Mouvement Réformateur) au Sénat auquel appartient le ministre belge des Affaires Etrangères, Louis Michel, n’a pu s’empêcher de constater que  « ce sont les mêmes défenseurs de la loi de compétence universelle qui ont finalement signé l’arrêt de mort de cette loi ».

 

Les organisations de défense des droits de l’homme, et plus particulièrement Amnesty International (AI)et Human Rights Watch (HRW) ont pour leur part exprimé de très vives critiques, et le directeur de la branche belge d’AI, Philippe Hensmans a considéré que « l’abrogation de la loi relative à la répression des violations graves du droit international humanitaire » est une gifle pour les victimes des crimes de guerre, de génocide ou contre l’humanité, et pour les citoyens du monde entier ».

 

 

En abrogeant de facto la loi de 1993 sur la "compétence universelle" les autorités belges ont réduit très nettement la possibilité qui avait été donnée aux tribunaux belges de poursuivre des crimes contre l'humanité, quels que soient le lieu où ils ont été commis et la nationalité de leurs auteurs et victimes. Selon le nouveau dispositif, des poursuites ne seront possibles que lorsque l'affaire aura un "lien de rattachement" avec la Belgique. L'auteur présumé d'un crime contre l'humanité devra ainsi être belge ou résider habituellement en Belgique pour qu'une plainte avec constitution de partie civile puisse être déposée contre lui. Dans le cas contraire, seules des victimes belges, ou habitant en Belgique depuis au moins trois ans au moment des faits, auraient le droit de déposer plainte. La justice devra en outre respecter « les règles d'immunité en conformité avec le droit international ».

 

Mais au-delà des conditions du jeu politique et institutionnel belge, ce sont les circonstances même de cette abrogation qui méritent d’être relevées.

 

Il faut souligner, en premier lieu, que les récriminations contre la loi belge ne sont apparues qu’après les réactions israéliennes subséquentes à l’action en justice engagée nominalement contre Sharon par des survivants des massacres de Sabra et Chatila. Comme si les plaintes pour les crimes suscités devaient être sélectives et que les crimes commis par des responsables israéliens ne relevaient pas du droit commun. Il y aurait ainsi – l’usage du conditionnel est bien entendu un parfait euphémisme - deux poids et deux mesures en matière de répression du crime international. En d’autres termes, les poursuites engagées, l’éventuelle extradition ou le jugement d’un criminel de guerre appartenant à un pays balkanique, latino-américain ou africain serait honorable, et participerait du rêve d’une justice universelle alors que celui d’un criminel de guerre israélien ou américain serait une infamie. Le vociférations israéliennes qui ont suivi l’initiative montre à quel point la sélectivité et le principe des deux poids et deux mesures font partie de la panoplie  politique de l’Etat d’Israël. Ce dernier qui s’était arrogé le droit de kidnapper, de juger et de condamner Adolf Eichmann pour des crimes commis en Europe ne trouve rien à redire lorsque le principe de la loi permet de poursuivre des criminels rwandais mais crie à l'arbitraire lorsque ses propres criminels de guerre se trouvent poursuivis dans le cadre de la même juridiction. Certains iront même jusqu’à l’absurde en prétendant que c’est la plainte déposée contre Ariel Sharon et des officiers israéliens qui est responsable de la dénaturation de la loi de compétence universelle.

 

Les deux avocats belges des victimes, Mes. Michael Verhaeghe et Luc Walleyn répondent à ces allégations dans le texte que nous publions ci-dessous[1], et rappellent que « la Belgique avait offert aux victimes du massacre de Sabra et Chatila la perspective d’une enquête indépendante et d’un procès équitable ».

 

Il faut souligner ensuite que l’initiative d’abroger de facto la loi dite de compétence universelle a été prise dans un contexte fondamentalement politique.

C’est en effet sous de très intenses pressions américaines que l’abrogation du texte a eu lieu. Moins par suite d’une plainte déposée contre George Bush le père pour ses responsabilités en tant que chef des armées dans le bombardement d’un abri qui fit plus de quatre cent victimes civiles à Bagdad lors de la guerre de 1991, qu’en raison d’une décision politique délibérée de Washington de « punir » ( le terme a été utilisé délibérément par plusieurs responsables de l’équipe au pouvoir à Washington, et il est totalement inadmissible ) la Belgique en raison de ses positions aux côtés de la France, de l’Allemagne, et finalement de la quasi-totalité des Etats de la planète sans compter l’ONU face à l’aventure irakienne. Plusieurs responsables politiques belges ne s’y sont pas trompés et n’ont pas craint de le dire ouvertement : «  (…) La loi ne concerne pas seulement les dictateurs africains (…). Ce qu’a déclaré Rumsfeld n’a rien à voir avec la loi de compétence universelle (…) non, le problème çà reste l’Irak. L’administration Bush ne supporte pas qu’on ne soit pas d’accord avec elle. Ils veulent qu’on s’aligne. Ils sont bien incapables de justifier la guerre, illégale, se fichent du droit international,…et ils ne peuvent accepter qu’un pays montre son désaccord (…). Tant que c’était Yasser Arafat ou Laurent Gbagbo qui étaient visés, la loi était bonne…Personne n’a rien dit. Mais dès lors qu’il s’agit de Sharon ou de Bush le problème devient tout autre» (Patrick Moriau, député PS). L’ancien sénateur Josy Dubié (Ecolo) qui fut avec Vincent Van Quickenborne, son collègue du VLD ( opposition, lui-même divisé d’ailleurs ) l’un des concepteurs de la loi, en sa qualité de président de la Commission Justice du Sénat et de vice-président de la Commission des Affaires Etrangères, n’a pas lui non plus mâché ses mots : « A un moment donné, il faut mettre le holà à l’arrogance américaine. Ils veulent qu’on devienne tous leurs vassaux ! Ce serait donc les Etats-Unis qui décideraient du sort d’un texte de loi voté démocratiquement par notre Parlement ? Incroyable. Où va-t-on ? Il n’y a plus de limites »[2].

 

Il n’y a pas eu, en effet, de limites.

 

A fin du mois de juin 2003 Bruxelles a été le théâtre d’un drame en plusieurs actes. Ses péripéties furent le symptôme et même plus précisément la métaphore de la nature des relations que la junte installée au pouvoir à Washington, et qui se veut impériale, entend imposer à ceux qu’elle considère désormais, pour reprendre l’expression du sénateur Dubié, comme des vassaux. Les différents actes de ce drame dont Washington voudrait faire un archétype, ont coïncidé, et ce n’est pas le fruit du hasard, avec la période de formation du nouveau gouvernement belge.

Tous les moyens de pression sur les autorités belges furent utilisés sans aucune vergogne. Les ingérences américaines faisant fi de la souveraineté du pays furent d’autant plus scandaleuses et abjectes que la volonté d’humiliation était manifeste. L’ignominie fut d’autant plus grave que Washington entreprit de « mobiliser » ouvertement avec une grossière incontinence ses cercles d’amis, notamment conservateurs, l’OTAN, et les milieux d’affaires, tout en exaspérant les contradictions et les tensions belges internes. L’aspect le plus triste de l'entreprise aura été que des politiciens locaux et des institutions économiques aient accepté, pour d’inavouables motivations, de se prêter à ce jeu indigne. L’affaire prit des tournures « bananières » lorsque des groupes flamands tentèrent de se servir de la crise pour faire avancer leurs positions dans le conflit interne linguistique et institutionnel, une spécialité, en matière de méthode, que certains croyaient confinées aux pays dits du « tiers-monde ». Des « milieux portuaires anversois » se firent le relais de « milieux maritimes américains » menaçant de dérouter leurs porte-conteneurs vers Amsterdam ou des ports de la Baltique.  Des éditorialistes de la presse flamande virent là une occasion de fusiller le ministre des Affaires Etrangères, Louis Michel par des procédés souvent méprisables, qui leur attirèrent une réplique cinglante d’un éditorialiste du quotidien « De Morgen », Yves Desmet, qui écrivit : «  Ces éditorialistes flamands sont fraternellement unis dans leur allégeance au drapeau américain, le petit doigt sur la couture du pantalon, inspirés par une partie de la caste diplomatique qui a comme ambition première de ne rien changer à rien. La loi de compétence universelle allait peut-être un pas trop loin mais cela ne signifie pas que nous devons revenir à une politique étrangère dont le but suprême est de s’agenouiller devant les faucons qui occupent provisoirement la Maison-Blanche ».

 

Donald Rumsfeld, l’occupant du Pentagone, avec son habituelle délicatesse de pachyderme avertit qu’il envisageait de transférer le siège de l’OTAN –considérée sans autre forme de procès comme une chasse américaine pure et simple- vers l’un des pays de la « nouvelle Europe » si chère à ses élucubrations idéologiques. Le Président de la Chambre de commerce américaine en Belgique, Leonard Schrank – mais qui l’autorisait à ce rôle ? - assena « que la loi génocide [loi de compétence universelle, mais les nuances sont sans doutes inutiles !] doit définitivement disparaître » et que « les politiques belges ne se concentrent pas assez sur les atouts exceptionnels de leur pays »– ce qui, de toute évidence, a tout à fait à voir avec la question, sans compter le ton de concierge d’école primaire !

Simultanément le porte-parole de l’ambassadeur américain à Bruxelles, Stephen Brauer[3] assura que « la loi ne fonctionne pas et les nouveaux amendements sont indéfendables ». Il fut vite relayé par le Département d’Etat à Washington dont le porte-parole certifia, en toute simplicité, le 20 juin, que « la loi belge de compétence universelle doit être retirée », tandis que - réflexe bananier oblige - le parti chrétien flamand mal remis de sa défaite électorale, et voyant là une occasion de se remettre en selle, se proposait de jouer les médiateurs entre les autorités belges et… l’ambassadeur américain.

 

Sur l’air du « Temps des Proconsuls », la nouvelle partition imaginée à Washington pour mettre en musique les nouveaux fantasmes américains d’ordonnancement et de mise au pas du monde, l’ambassadeur en question révélait ingénument qu’il entretenait des « contacts avec les officiels du gouvernement belge sur les sujets politiques et économiques comme la compétence universelle… ». Dans le même temps, la nouvelle des navettes effectuées par des émissaires spéciaux, entre le siège du futur gouvernement belge et celui de l’ambassade américaine, devenaient un secret de polichinelle et l’on apprenait qu’elles avaient pour objet de soumettre à l’autorité proconsulaire les différentes moutures de la nouvelle loi.

 

Il suffit de laisser la parole aux éditorialistes pour donner une idée de l’atmosphère qui régnait dans la capitale belge. « Inadmissible, écrit la rédactrice en chef du quotidien Le Soir, Béatrice Delvaux ! Le gouvernement américain n’a aucun droit de nous dicter nos lois, qui plus est sous le chantage. Nous l’avons déjà dénoncé : l’arrogance de l’administration Bush, sa prétention à régenter le monde sont intolérables ». Dans le même quotidien, sous la plume de Philippe Birkenbaum l’on pouvait également lire : « La Belgique a donc fini par céder aux pressions américaines qui la mettaient en demeure de modifier, sinon de supprimer la loi dite de compétence universelle (…) c’est un échec pour la justice internationale et donc pour la morale (…). Les Américains – ceux en tout cas  qui dirigent actuellement la première puissance mondiale et impriment à sa politique étrangère le tournant  impérialiste et unilatéral que peu osent encore défier – ont eu gain de cause. Tout démocrate ne peut que s’en indigner au moment où cet impérialisme conduit les Etats-Unis à multiplier les aventures militaires ou à menacer de le faire sans retenue, ni souci du droit international et des instances chargées de le faire respecter. Et sans autre justification que la défense de leurs intérêts fussent-il économiques ».

 

En réalité la Belgique a servi de banc d’essai à la politique d’intimidation et de chantage menée par Washington contre la Cour Pénale Internationale (CPI). Les Etas-Unis voient dans celle-ci un moyen qui pourrait servir contre les actions tombant sous le coup des lois internationales dont se seraient rendus responsables leurs militaires opérant à l’étranger. C’est dans ce cadre qu’ils tentent d’obtenir par le biais de diverses formes de chantage, des accords de non extradition avec les pays ( plus de 90 à ce jour ) qui ont ratifié le traité instituant la Cour Pénale Internationale. Washington annonce que 44 d’entre ces pays ont déjà signé des accord bilatéraux correspondant aux vues de Washington. Au début du mois de juillet 2003, l’urgence américaine en la matière était telle que 35 pays ayant refusé de se plier aux desiderata de la Maison-Blanche ont vu l’aide militaire qui leur était accordée, gelée.

 

La Cour Pénale Internationale dont les compétences portent sur les crimes de guerre, les génocides et les crimes contre l’humanité est aujourd’hui la cible des Etats-Unis d’Amérique. La loi internationale commune n’est pas conciliable avec la loi de l’Empire.

 

L’Union Européenne est en opposition, sur ce sujet, avec Washington. Mais l’Union Européenne et ses Etats, notamment fondateurs, ont été cruellement absents lors du bras de fer américain avec la Belgique. Celle-ci s’est retrouvée isolée face au rouleau compresseur américain. Il faut en tirer les leçons. A l’inverse des repliements autarciques et frileux, c’est, au contraire, l’ensemble des pays de l’Union européenne qui doivent se protéger les uns les autres par des dispositifs communautaires soutenus par un effort incessant destiné à élargir les compétences de la Cour Pénale Internationale. Celle-ci doit notamment être dotée des moyens de se saisir des crimes antérieurs à sa mise en fonctionnement en 2002. Il faut ainsi abroger l’article 98 du dispositif de la CPI invoqué par les Etats-Unis pour obtenir des accords de non extradition avec le maximum d’Etats de la Planète.

 

L’équipe au pouvoir à Washington n’a de cesse, en effet, de mener une campagne musclée pour vider la Cour Pénale Internationale de sa substance. C’est sur le terrain international, et par la mise en commun des moyens et des stratégies face à cette agressivité permanente, et en liaison avec les organisations de défense des droits de l’homme, que la défense du droit international peut espérer ne pas plier devant les appétits impériaux et leurs désirs de puissance assortis des inévitables exceptions à la règle commune. La bataille de Belgique n’aura été qu’une étape. Car seul le respect du droit commun peut éviter la dégénérescence des relations internationales et, à terme, le chaos.

 

Rudolf el-Kareh

Août 2003

 

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Texte publié le 25 juin 2003, dans La Libre Belgique et que nous reproduisons avec l’aimable autorisation des signataires.

[2] L’ensembles des citations sont reprises des deux grands journaux francophones belges, Le Soir et La Libre Belgique.

[3] Ancien président d’une société du secteur automobile, Hunter Engeneering Company et donateur du président, Brauer révèle en toute simplicité : «  Ma femme Camilla et moi sommes arrivés juste avant la visite en Belgique du président George W. Bush qui a séjourné dans notre résidence. Nous sommes des amis de longue date du président comme de son père (…). Lorsque je quitterai mon poste (…) je retournerai au secteur privé et Camilla et moi travaillerons à la campagne électorale du président ».

Par Rudolf EL-KAREH
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Lundi 30 juillet 2007 1 30 /07 /Juil /2007 02:07

Résister et Construire

 

Dans les circonstances où se trouvent écrites ces lignes les mots sont un supplice. Ils le sont d'autant plus pour nous tous qui avons connu l'horreur de la guerre.  Comment contenir sa colère devant la cruauté ignoble du crime annoncé. Comment ne pas s'indigner du spectacle télévisuel si méprisable de ces crétins - qui, régulièrement, depuis maintenant dix ans -  reprennent du service à chaque nouvelle guerre américaine ? Ou de ces roquets nouveaux venus autoproclamés spécialistes, qui de la chose militaire, qui du Moyen-Orient, qui de l'on ne sait trop quoi, mais qui ont quasiment tous en commun une absence de lien réel avec l'univers de la connaissance et de la recherche ?

 

A-t-on remarqué le caractère affligeant et parfois honteux de cette multitude d'émissions qui font, à ce qu'il paraît, vœu d'exaucer, le droit de savoir, et qui se convertissent en infâmes apologies du crime ? Ou ces pastiches de débats menés au hachoir qui brassent l'air du temps au prétexte justement qu'il est dans l'air ?…

C'est ainsi : pour comprendre il faut bien évidemment être pour ou contre - tel est le nouvel équilibre des plateaux ; de télévision. Le modèle vulgarisé jusqu'à la nausée par Georges W. Bush est devenu un  "principe"  protéiforme. Pour "Saddam" ou pour Georges Bush.

 

Pour savoir il faut d'abord exclure du champ de la parole télévisuelle les chercheurs et les universitaires dont c'est précisément le domaine de compétence. Le phénomène a commencé aux Etats-Unis avec pour objectif avoué de marginaliser l'influence des universités sur l'opinion au profit de ces, sortes  de "laboratoires idéologiques" que sont les think tanks - bien moins réservoirs de pensée et de réflexion réelle, qu'outils d'influence liés aux grands groupes industriels et surtout militaro-industriels. Ces organisations sont chargées de forger des visions relayées ensuite dans les media et la presse grâce à des cabinets spécialisés de placement et de lobbying à l'instar du très introduit au sein de l'équipe Bush, le "Benador Associates" qui assume le rôle d'impresario pour les idéologues désignés aux Etats-Unis sous l'appellation de neocons, - de "néoconservatives" - où l'on retrouve notamment l'ineffable Perle, Charles Krauthammer, John Wolsey, Kanaan Makiya ou même Michel Gurfinkiel, notamment chroniqueur de "Aroutz 7", la radio des colons ultra israéliens que Rabin lui-même avait interdite pour ses outrances et qui avait été contrainte de s'installer dans un bateau dans les eaux internationales. Tous ce beau monde a pour mission de répandre la pensée formatée accommodée dans les officines de l'extrême-droite néo-conservatrice et fondamentaliste américaine.

 

Pour savoir, il faut surtout, oui surtout, exclure de ce même champ les intellectuels, les universitaires, les chercheurs dits de "l'autre rive", c'est à dire les intellectuels arabes ou même biculturels réellement armés pour appréhender, analyser et expliquer une réalité et des données complexes. A leur place, des observateurs autoproclamés qui observent à partir de leurs observatoires et dont les télescopes sont si intoxiqués qu'il en deviennent amblyopes. En réalité ce qu'il faut exclure c'est le débat, l'échange contradictoire et critique, car, dans son principe même, cet échange risque de contredire et de ridiculiser les thèses imbéciles du manichéisme ambiant.

 

Sont exclus de l'exclusion quelques patentés du petit écran, autoproclamés ou intronisés icônes symboliques - mais au nom de quels critères et de quoi ? - commis à…l'équilibre des plateaux et employés délibérément à contre-emploi : un écrivain pour contrer un pachyderme de la propagande comme l'inénarrable porte-parole du gouvernement israélien d'Ariel Sharon, Avi Pazner, ou un poids lourd de l'expertise très pointue ès mensonge et  manipulation d'Etat de l'acabit de Richard Perle. A l'arrivée le résultat est désastreux : d'un côté des manipulateurs professionnels, bardés de la puissance, de l'arrogance que leur confère leur statut au sein des appareils d'Etats et surtout de leurs instruments de force, assenant avec aplomb, contrevérités, trucages, falsifications et amalgames honteux, assurés qu'ils sont d'une impunité quasi-totale en raison de l'absence de contradicteurs sérieux et crédibles, et, de l'autre, des auto-dénigrements  méprisants et quelques pleurnicheries ineptes sur l'humiliation de la prétendue  rue arabe. Qui dispensent d'une véritable réflexion critique sur la crise des sociétés arabes, et vont chercher dans la psyché la représentation et l'explication du monde. Ah que les choses seraient faciles si tout était réductible à la libido ! Miroir, miroir, dis-moi pourquoi suis-je aussi laide ?…Pendant ce temps les Panzer de l'intoxication peuvent tranquillement marteler leurs subtils argumentaires : une femme enceinte succombe sous une salve d'obus de char israélien lors d'une incursion israélienne meurtrière dans la bande de Gaza ? -C'est de toute évidence la faute à…Arafat ( Pazner, dans l'émission citée plus haut).

 

 

Assez ! Assez ! il faut en finir avec les explications imbéciles d'une psychanalyse de cuisine ! Des humiliations ? Non, de la colère devant le droit bafoué sans vergogne et devant les dénis de justice ! La rue arabe n'existe pas plus que la rue française, péninsulaire ou ibérique ou basque ! Existent des société arabes complexes, souvent en crise, des pays, des Etats criticables, comme tous les Etats, partout, mais que l'on en finisse avec cette rue arabe qui n'est qu'une invention de propagande chargée de relents xénophobes et racistes.

 

Tout le monde clame avoir tiré la leçon de Timisoara. Mais le virus est là plus que jamais présent.  L'inculture de certains présentateurs s'étale de journal télévisé en journal télévisé. Malgré quelques tentatives marginales d'information indépendante ou relativement équilibrée, le sensationnalisme, le voyeurisme sont toujours là, à l'œuvre, couverts de la fascination baveuse et malsaine devant la force.

 

La dernière rumeur de la machine à intoxiquer fait la une. Les "armes de destruction massive" supposées détenues par l'Irak sont le leurre qui fait écran et masque l'immense machine de mort bien réelle qui sous prétexte d'éliminer un tyran s'apprête à la curée. La dernière trouvaille américaine, un monstre de neuf tonnes d'un effet proche de celui d'un engin nucléaire tactique, testé au large de la Floride et capable de dévastations majeures ( mais à l'heure où paraîtront ces lignes le doute sera vraisemblablement levé ), est un outil immaculé de solidarité avec les peuples en vue de leur inoculer la démocratie ! Est-ce possible ? - Mais tout est désormais possible et d'abord l'absurde, maintenant que Georges W. Bush a décrété que Sharon est Mère Teresa ques énergumènes devenus clones les uns des autres après avoir pivoté sur eux-mêmes, aussi agressifs et délirants dans l'ultra-libéralisme et l'extase devant la statue de George W. qui a remplacé le Staline de leur jeunesse. Les voilà qui se succèdent maintenant, de tribunes en duplicatas, pour bafouiller de morale et de guerre juste !

 

Alors ? Alors de braves présentateurs pris au piège de l'instantané et de l'éphémère, poussés par une fascination morbide pour la violence, subséquente au conformisme qui s'est peu à peu installé dans les images hollywoodiennes de grande diffusion, à peine contenue par l'ampleur du refus politique d'une guerre injuste et dont les conséquences inhumaines font l'objet de mises en garde de la part des autorités morales de la planète , osent encore relayer sans vergogne les fables et les mensonges de la propagande.

 

Pour nous expliquer doctement, et sans que n'effleure leur entendement le moindre doute quant à la contradiction, que vingt-trois millions d'irakiens sont des répliques à l'identique de Saddam Hussein, tout en serinant effrontément comme des perroquets que le peuple irakien ( où sont passés les clones ? ) n'attend que l'injection de la démocratie par les bombes, comme l'assurent les fous furieux du Pentagone.

 

Pour nous faire croire que l'équilibre des "images de la guerre" consiste à saliver complaisamment devant la sarabande infernale des engins de la machine de mort américaine tout en  réduisant l'ennemi à une… table au bout de laquelle trône le tyran ou à quelques vues panoramiques de Bagdad.

 

Rien sur la société elle-même, des dissertations confuses sur les composantes de la société irakiennes, pas d'images, des émissions confidentielles pour montrer en catimini les ravages environnementaux et les conséquences dévastatrices des armes de destruction massives - utilisées lors de la guerre de 1991 - sur la population, surtout sur les enfants. Sait-on suffisamment par exemple que dans le Sud de l'Irak  la population irakiennes vit dans des zones aussi contaminées par les radiations que Tchernobyl, en raison de l'usage intensif des munitions à uranium appauvri notamment lors de la première guerre du Golfe ?

 

Et, pour marquer " l'objectivité" factice, le téléspectateur a droit  au sourire se voulant narquois et aux moues imbéciles d'un présentateur interviewant l'ambassadeur d'Irak à l'ONU qui tient à marquer sa "distance" ;  présentateur dont on mesurera plus tard l'abyssale culture et le degré d'intelligence professionnelle dans une interview présidentielle… Un exemple ? Les Etats-Unis violent la Charte de l'ONU ? Passent outre aux dispositions du droit international ? - Eh bien ce sont les Nations-Unies qui sont en crise et menacées de disparition !

 

Mais comment s'en étonner alors que la couverture médiatique de masse de l'opposition américaine à la violence agressive de l'équipe au pouvoir aux Etats-Unis est elle-même menée en catimini, comme s'il s'agissait d'un acte honteux. Les faucons américains, Perle, Weinstein l'un des idéologues les plus virulents de la Fondation Hudson, un "think tank" républicain ultra, Robert Kagan l'idéologue installé désormais au cœur du Pentagone et qui s'était répandu avec son compère William Kristol dès 1996 sur la "nécessité d'une hégémonie de l'Amérique sur le monde" tandis que le Pentagone considérait déjà à l'époque que "des pays comme la France et l'Allemagne représentent des menaces avérées ou potentielles pour les intérêts américains" [1]sont sollicités sans cesse. Mais qui prend la peine de donner la parole au sénateur démocrate Robert Byrd lorsqu'il dénonce la guerre et révèle publiquement la volonté du Pentagone de ne pas exclure l'usage de l'arme nucléaire en Irak ? Qui s'interroge sur le principe d'un usage réel et massif d'armes de destructions massives publiquement annoncé par ce qu'il faut désigner désormais comme l'agresseur - de grâce que l'on nous épargne ici la ritournelle éculée de la défense du dictateur ! - au prétexte de détruire les armes interdites supposées détenues par l'Irak ? Qui s'interroge lorsque le Département d'Etat américain inclut l'Irak dans la liste des pays " ne qui ne reconnaissent aucune liberté religieuse" (sic)?

Qui va lancer une enquête ( le journalisme d'investigation n'est-il pas à la mode ?) lorsque les deux chefs des inspecteurs de l'ONU révèlent publiquement devant le Conseil de Sécurité de l'ONU que les documents qui leur ont été remis par l'un des trois pays décidés à se lancer dans la guerre ( Etats-Unis, Grande-Bretagne, Espagne ) afin de prouver une prétendue tentative de l'Irak d'importer de l'uranium du Niger, sont des faux ?

 

La liste est longue.

Les dépêches se succèdent…

Un spécialiste russe renommé, Vladimir Slipchenko, analyste militaire dont les prévisions concernant les expéditions militaires américaines dans le Golfe en 1991, en Yougoslavie et en Afghanistan se seraient révélées proches de cent pour cent annonce une agression d'une brutalité inouïe en raison dit-il notamment de l'impatience des Etats-Unis de tester de nouvelles armes sophistiquées en temps et échelle réels. Bilan sur six semaines dit-il : un pays à l'économie entièrement annihilée et cinq cent mille morts. Si l'on se souvient qu'un rapport semi-confidentiel de l'ONU publié à la mi février dernier donnait les même chiffres de victimes et prévoyait de devoir nourrir l'ensemble de la population irakienne, soit 23 millions d'habitants pendant un an, il y a vraiment de quoi avoir froid dans le dos.

Ces chiffres et ces prévisions viennent en tout cas confirmer l'extrême brutalité de la "politique américaine" dans la période de tous les dangers qui s'ouvre à l'heure d'écrire ces lignes.

 

Mais après la colère et l'indignation doit venir le temps de la réflexion et de la résistance.

Il faut désormais repenser le monde à l'aune des ravages que ces nouveaux prédateurs,  ces "Grandes Compagnies" du XXIème siècle, vont provoquer. Les  dévastations de la nouvelle guerre de Cent ans augurent des régressions graves dans les relations internationales et humaines. Les événements qui se produisent depuis que l'obsession irakienne des dirigeants des Etats-Unis est devenue l'épicentre d'un énorme séisme sont, et de loin, bien plus importants que la chute du Mur de Berlin. Ils sont l'aboutissement d'une logique sous-jacente aux cheminements de la représentation du monde que se fait l'imperium depuis la chute du système des blocs. Ces cheminements initialement souterrains apparaissent désormais au grand jour. Ils révèlent, et il faudra sans doute y revenir, combien l'Histoire des Etats-Unis tout au long du 20ème siècle s'est construite dans une profonde interaction avec l'Empire soviétique disparu. Cette disparition qui aurait pu permettre la construction d'un ordre international plus juste, plus équitable et plus respectueux du droit, a débouché, au contraire, sur un chaos dont le nouvel imperium voudrait se rendre maître. L'idée du "remodelage du Moyen-Orient" est certes une idée folle, mais elle n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel clair. La doctrine américaine récemment révélée par le document intitulé PNAC ( Program for a New American Century ) est construite sur le principe dit du "Shaping the World" sur le "remodelage du monde" selon les intérêts américains, en d'autres termes de la caste d'intérêts coalisés regroupés sous cette appellation.

 

Le monstre dont on aperçoit aujourd'hui  les capacités destructrices a éclos dans la matrice de la première guerre du Golfe. C'est à partir de ce moment-là que les infléchissements premiers ont commencé. Les signes de cette mutation  progressive se sont fait vite sentir. Il y a eu d'abord l'asservissement puis le dévoiement des outils de régulation internationaux tels que le FMI et la Banque Mondiale. Y a-t-il preuve récente plus flagrante de cette dérive que la menace ouverte et impudente de Washington de sanctionner par le biais de ces deux institutions - officiellement considérées comme des outils multilatéraux - les pays d'Afrique membres du Conseil de Sécurité s'ils s'avisaient de ne pas se ranger sous sa bannière dans la dévastation de l'Irak ?

 

Il y a eu ensuite - et la liste est loin d'être exhaustive : le rejet des engagements multilatéraux du traité ABM au refus du Protocole de Kyoto, en passant par la tentative d'énucléation de la Cour Pénale Internationale, l'instrumentalisation et la manipulation des Balkans, la volonté haut et fort affichée de réduire l'Union Européenne à un simple espace de libre-échange, la satellisation progressive des ex-pays de l'Est. Dans cette dynamique, les crimes du 11 septembre - sur lesquels il faudra sans doute revenir et les inscrire dans la durée, car la responsabilité américaine ne saurait être exonérée ou passée par pertes et profits dans l'apparition du phénomène Ben Laden, tout comme les liens de Donald Rumfeld et des équipes dirigeantes américaines successives avec Saddam Husseination internationaux tels que le FMI et la Banque Mondiale. Y a-t-il preuve récente plus flagrante de cette dérive que la menace ouverte et impudente de Washington de sanctionner par le biais de ces deux institutions - officiellement considérées comme des outils multilatéraux - les pays d'Afrique membres du Conseil de Sécurité s'ils s'avisaient de ne pas se ranger sous sa bannière dans la dévastation de l'Irak ?

 

Il y a eu ensuite - et la liste est loin d'être exhaustive : le rejet des engagements multilatéraux du traité ABM au refus du Protocole de Kyoto, en passant par la tentative d'énucléation de la Cour Pénale Internationale, l'instrumentalisation et la manipulation des Balkans, la volonté haut et fort affichée de réduire l'Union Européenne à un simple espace de libre-échange, la satellisation progressive des ex-pays de l'Est. Dans cette dynamique, les crimes du 11 septembre - sur lesquels il faudra sans doute revenir et les inscrire dans la durée, car la responsabilité américaine ne saurait être exonérée ou passée par pertes et profits dans l'apparition du phénomène Ben Laden, tout comme les liens de Donald Rumfeld et des équipes dirigeantes américaines successives avec Saddam Hussein - ces crimes ont été eux également instrumentalisés.

 

Il faut aider le peuple américain à comprendre pour quelle raison tous ceux qui ont pu éprouver de la compassion avec une population et une ville meurtries par l'attentat se retrouvent aujourd'hui face à l'Amérique de Georges W. Bush et de son équipe militaro-industrielle, idéologique et financière. Une équipe pour qui le remodelage du monde ne souffre que l'existence de vassaux soumis jusqu'à l'avilissement ! L'Afghanistan en Asie en est une caricature. L'autre prototype caricatural, en Europe, est la Bulgarie dans sa version étrange actuelle dirigée par un roi-premier-ministre. Evgueni Petrov, un idéologue de Sofia, a théorisé l'assujettissement jusqu'à l'indignité.[2]

 

Les pays de la "Vieille Europe" , la France et l'Allemagne, le socle historique de la construction européenne ont constitué un premier socle de résistance, soutenus par la Belgique. Ce socle a permis d'associer la quasi totalité de la planète au refus de la guerre des Etats-Unis de Bush dont il faut être naïf et criminel ou naïvement criminel pour croire ou dire qu'elle n'a pour objectif que l'Irak.

 

Mais ceux qui ont initié ce premier mouvement de résistance politique à l'impérium doivent également se souvenir que c'est une série de démissions successives, au sein des instances internationales, qui a fait le lit de la politique qui est celle des Etats-Unis aujourd'hui. Il faut avoir le courage de remettre en cause ces démissions, non seulement sur le plan politique mais également dans le champ économique, culturel et linguistique. Tel est le sens du principe qui consiste à défendre un monde réellement multipolaire, un monde à l'opposé de l'enfer perpétuel garanti par l'équipe Bush et ses amis.

 

Après la caricature du droit que celle-ci a voulu imposer à l'Organisation des Nations-Unies sous la forme d'un ultimatum doublé d'un chantage - formulé trivialement comme suit : soit vous nous donnez votre bénédiction pour conduire, l'âme en paix, notre entreprise de destruction de la Mésopotamie et d'asservissement corollaire de la planète, soit votre existence est désormais inutile" - est venu le discours sur la " reconstruction de l'Irak" ( dont le coût de destruction, effets de l'embargo non compris, coûtera selon les premières estimations plus de cent milliards de dollars ) sous une forme caricaturale et obscène .

 

L'USAID, l'Agence étasunienne pour le développement international a lancé un premier appel d'offres pour la reconstruction de l'Irak, rapportait une dépêche du 12 mars à quelques jours du déclenchement d'une folie meurtrière aux conséquences incalculables. Destruction américaine / reconstruction américaine ce schéma binaire et simpliste appelle une résistance accrue et l'exploration de voies de reconstruction nouvelles. Devant l'ivresse destructrice de la puissance déchaînée, comme la Palestine, la Mésopotamie est devenue une métaphore. La campagne militaire des bellicistes américains ne doit bénéficier d'aucune caution internationale. Si l'imperium veut sa guerre, et si personne dans les conditions actuelles n'est en mesure de contrer le projet belliciste par le jeu des rapports de force eh bien il faut l'empêcher d'obtenir une caution légale ou morale pour son entreprise. Il faudra le laisser seul et nu. La guerre apparaîtra alors pour ce qu'elle est : une véritable expédition mercenaire. A l'heure d'écrire ces lignes il semble que même l'ONU ait pris conscience qu'une telle exigence morale et politique était essentielle.

 

Résister et reconstruire ? C'est pour rendre hommage à l'espérance que son élection à la présidence de la République brésilienne a fait naître que nous citons ici ces propos de Luis Inacio da Silva : " Mon gouvernement aura à cœur la réforme et le renforcement de l'ONU (…) La politique de démocratisation des organisations multilatérales sera l'une des constantes de notre politique étrangère. Nous aspirons à un monde plus équitable sur le plan économique et social, délivré des menaces de l'anarchie financière internationale qui frappe surtout les pays en voie de développement. (…)Le combat contre la misère et l'exclusion joue un rôle décisif dans la lutte contre le terrorisme et les guerre civiles qui endeuillent tant de régions du monde. La lutte pour la paix, constitue, enfin, une priorité absolue. C'est pour cette raison que nous sommes favorables aux politiques de désarmement notamment nucléaire et que nous défendons une solution négociée des conflits dont souffre aujourd'hui l'humanité".

Laissera-t-on cette espérance être engloutie par la mère de toutes les bombes manipulée par les Docteurs Folamour de la mère de toutes les folies, dans le pays de la mère de toutes les batailles, dont on oublie qu'il a été surtout le berceau historique des civilisations de l'humanité ?

 

Rudolf El-Kareh

12 mars 2003[3]

PARU DANS LE NUMERO 87 DE LA REVUE D'ETUDES PALESTINIENNES ( Editions de Minuit ) N°87, Printemps 2003.



[1] Cf. R.el-Kareh, L'axe euro-méditerranéen pour conjurer l'américanisation du monde, in Pôles, oct-déc.1996.

[2] Cf. Courrier International 644 du 6 au 12 mars 2003 p.18.

[3]

Par Rudolf EL-KAREH
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