99324 UWI – Revue Iris – Dalloz – Janvier 2005 IRIS72$$$1 02-12-08
LA REVUE
INTERNATIONALE
ET STRATEGIQUE
Revue trimestrielle
publiée par l’Institut
de relations internationales
et stratégiques (IRIS)
hiver 2008/2009
RESUME
ABSTRACTRudolf El-Kareh
Professeur associé à l’ULB, directeur de recherche au CEA-Paris III
Cet article correspond à la version réactualisée d’un document présenté en introduction à l’audition de l’auteur à la
réunion conjointe organisée par la Commission des affaires étrangères (AFET) et la Délégation pour les relations avec
les pays du Machrek du Parlement européen, le 28 mai 2008, à Bruxelles.
La crise politique et institutionnelle au Liban
En 2008, le Liban a vécu l’une des crises
les plus critiques de son histoire contemporaine.
Elle a révélé de profondes divisions
politiques et l’incapacité des
dirigeants à réinventer le compromis au
fondement de la création de l’Etat, qui
repose sur un équilibre entre communautés
associées à l’exercice du pouvoir.
La transition vers un système de représentation
politique transcommunautaire est
l’un des enjeux actuels. Il s’agit de passer
d’une représentation communautaire à un
système fondé sur la construction d’une
citoyenneté nationale, et sur la libération
des potentiels individuels et collectifs, sans
pour autant briser la société. La crise a mis
aussi en évidence les dangers de l’alignement
des politiques nationales sur des
enjeux externes, aboutissant à l’instrumentalisation
du pays à des fins opposées à ses intérêts.
The political and Institutional Crisis in Lebanon
In 2008, Lebanon has experienced one of the
most critical crises of its history. It revealed
deep political divisions and the inability of leaders
to reinvent the compromise at the base
of the state’s creation, which relies on a
balance between communities associated
with the exercise of power. The transition to a
system of political representation independent
of the communities is one of the current
challenges. Lebanon must move from a
community representation to a system based
on the construction of a national citizenship,
and the release of individual and collective
potential without breaking the society. The
crisis has also highlighted the dangers of aligning
national policies on external issues,
leading to the instrumentalization of the
country for purposes opposed to its interests.
Préambule : un pays complexe et fragilisé
Le Liban a vécu durant l’année 2008 l’une des phases les plus critiques de son existence
contemporaine. Les accords de Taëf de 1990 avaient permis de conclure un répit à l’issue
d’une longue guerre civile qui avait servi de terreau et d’exutoire aux grands conflits
régionaux et internationaux, mais ils n’ont pas permis de résoudre les problèmes de fond
de la société libanaise. Les interactions entre les stratégies internationales, les dynamiques
politiques et géopolitiques régionales et les mouvements internes de la société libanaise
ne se sont jamais exprimées avec autant de force. Elles se sont aggravées avec la stratégie
américaine postérieure à l’occupation de l’Irak, et notamment le projet à géométrie
variable dit de « remodelage » (reshape) du « Grand/Nouveau Moyen-Orient », construit
justement sur le principe des dislocations communautaristes.
Simultanément, les formes de repli grégaire sur les diverses expressions des structures
communautaristes n’ont jamais été aussi profondes, sans être pour autant le mode d’expression
exclusif des réalités et des complexités de la société libanaise. Elles révèlent surtout
de profondes divisions politiques et l’incapacité des dirigeants du pays à réinventer
le compromis qui a été au fondement de la création de l’Etat du Liban. Elles posent de
surcroît le problème de la crédibilité des « élites » politiques actuelles et celle de leur
système de reproduction.
Dynamiques historiques et institutionnelles
L’histoire politique du Liban contemporain et l’évolution de ses institutions depuis la
tutelle coloniale du Mandat français jusqu’aux accords très récents de Doha en passant
par le Pacte national de 1943 qui a fondé l’indépendance du Liban, et les accords de Taëf
conclus en 1990, est celle d’équilibres institutionnels et politiques instables qui servent
de matrice à des crises existentielles récurrentes.
Ces équilibres instables ont été construits sur l’élaboration d’un système institutionnel
de représentation érigeant les groupes communautaires issus du mouvement de l’histoire
régionale, en fondements institutionnels, juridiques et structurels de l’organisation de la
vie sociale et politique.
Ce système est né de l’effondrement de l’empire Ottoman, des politiques et des crises
européennes, des deux guerres mondiales du XXe siècle, et de leurs effets structurants et
hégémoniques sur l’ordre du monde.
L’Etat juridique du Liban, né à la Conférence de San Remo (1920) est officiellement
une République parlementaire constitutionnelle. Mais la réalité institutionnelle formelle
est loin de s’identifier à la réalité sociologique du pays. Si l’idée de nation suppose la
création d’un Etat fondé sur la reconnaissance et la pratique de l’égalité civile et des
libertés publiques et, par conséquent, sur l’allégeance des citoyens à l’idée nationale fondamentale,
l’Etat libanais repose sur des équilibres entre groupes communautaires associés
à l’exercice du pouvoir politique. Tout citoyen subit les effets, contradictoires ou juxtaposés,
d’une double allégeance : à la communauté nationale d’une part, et à sa communauté
confessionnelle d’autre part. Les communautés sont d’abord et en premier lieu des
groupes endogames constitués de réseaux hiérarchiques de familles élargies, de clans et
de clientèles. Elles sont dotées d’organisations reproductives propres (système scolaire,
institutions confessionnelles et représentatives internes...). Leurs dimensions cultuelles
constituent l’un des éléments de l’élaboration de la personnalité parmi d’autres, mais il
n’est pas le seul, ni même le facteur structurant primordial. Les pratiques sociales héritées
de l’espace ottoman ont été profondément marquées par les acculturations respectives.
Simultanément l’insertion des « élites » dirigeantes de ces communautés dans le grand jeu
militaire, diplomatique et colonial désigné sous le nom de « Question d’Orient » dès le
XIXe siècle et les pratiques de leurs héritiers ont été un facteur de déstabilisation non négligeable.
Au Liban la répartition de la représentation nationale en quotas communautaires transforme
les députés en mandataires volontaires ou forcés de leurs communautés. Ce système
a perduré, en dépit des volontés affichées de le dépasser, dès les premiers balbutiements
de l’indépendance (voir la déclaration ministérielle du premier gouvernement de l’indépendance
effective en 1947). La « communautarisation » de la vie publique ira en s’aggravant
et sera à l’origine de plusieurs crises qui prendront des formes violentes dès 1958.
Des « communautés » travaillées de l’intérieur
Mais simultanément la société libanaise est travaillée par des mouvements internes et des
mutations dues à son insertion progressive et parfois brutale, mais profondément inégale,
dans le système d’échanges mondiaux.
La géographie humaine inégale de l’insertion des groupes socio-communautaires dansle système mondial va se trouver répercutée sur le développement inégal des territoires
et des groupes sociaux. Les économies rurales sont nettement défavorisées par rapport aux
zones urbaines. Ces transformations se manifestent par des mutations socio-économiques
structurelles : exode rural qui transforme les bases territoriales communautaires, distorsions
des secteurs et réorientation économique, dépérissement de l’agriculture, hypertrophie
du secteur des services au détriment des secteurs productifs, développement des
systèmes d’éducation sous l’effet des courants idéologiques développementalistes mondiaux
et locaux. Le système de représentation politique non seulement n’accompagne pas ces évolutions
par des mutations institutionnelles, mais de plus, les réseaux communautaires
se transforment en réseaux de distribution des richesses, aggravant les lignes de
fractures à l’intérieur des communautés et entre elles. Le mouvement interne de la société,
et notamment le mouvement de sa vie politique devient progressivement captif des structures
communautaires. De même que s’en retrouvent captifs les mécanismes socio-économiques
qui brident les potentiels humains et structurels. De plus, les confrontations violentes
et polymorphes des années de guerre civile (1975-1989), dites « intercommunautaires»
ou « intracommunautaires » auront eu des conséquences psychologiques et structurelles importantes.
Un faisceau de paradoxes
La société libanaise voit ainsi apparaître une série de paradoxes. Je voudrais relever ici
deux d’entre eux qui ont une incidence directe sur le fonctionnement du système.
D’une part les facteurs qui charpentent les processus de construction de la personnalité
identitaire individuelle deviennent de plus en plus complexes. Ils sont marqués par l’éducation,
la culture, la profession, les acculturations et les influences culturelles et comportementales
complexes dues à l’insertion débridée dans un système de plus en plus mondialisé et médiatisé.
De l’autre le repliement grégaire sur des espaces communautarisés territorialement
relativement homogénéisés s’aggrave et s’exprime par un marqueur unidimensionnel des
identités dans les apparences de l’espace politique immédiat. Le vocabulaire identitaire
s’oriente vers des langages infranationaux : maronites, sunnites, chiites, druzes, etc.
puis se rétrécit et s’appauvrit en adoptant le singulier du simplisme réducteur des idéologies
de l’essentialisme culturaliste : « le chrétien, le musulman ».
L’autre paradoxe tient au fait suivant : alors que les blocages et les crises successives et
aggravées du système communautariste démontrent que la seule issue possible au renouvellement
des structures de représentation consiste en un dépassement raisonné du « communautarisme
politique », l’environnement psychologique est celui d’un très fort repliement grégaire marqué
par des inquiétudes aux contenus multiples. J’entends par « raisonné », un système alliant
le dépassement des représentations communautaires par lebiais d’un système proportionnel
pondéré, et la capacité, simultanément, de rassurer et d’exorciser les « peurs communautaires »,
souvent attisées et instrumentalisées par les élites communautaristes à des fins électorales.
Des clivages fondamentalement politiques
Fondamentalement, toutefois, les clivages ne sont pas strictement de type communautaire,
contrairement à ce que veut laisser accroire la vulgate médiatique des médias de masse.
Au contraire, les lignes de fracture passent, mais de manière inégale, à l’intérieur des
« espaces politiques » forcément communautaires en raison du système lui-même. La dernière
crise dramatiquement et intensément vécue durant les quatre dernières semaines
qui ont précédé les accords de Doha de mai 2008, mais qui couvait depuis plus de
dix-huit mois l’a démontré, puisque tant les protagonistes de la majorité parlementaire
gouvernementale que ceux de l’opposition du moment 1, regroupaient les représentants
de fractions politiques appartenant à diverses communautés, même si, dans certains cas
les proportions étaient inégales.
D’un autre côté, et dans cet ordre d’idées, la problématique de l’Etat, prend, au Liban
sa spécificité singulière. L’Etat comme lieu de transcendance du politique, irréductible à
ses appareils administratifs, est en concurrence permanente avec les appareils communautaires
qui lui disputent l’usage souverain du politique. Les véritables obstacles à l’émergence
d’un Etat moderne au Liban sont les structures communautaires politiques.
« L’Etat » en est réduit à exister dans l’espace politique « laissé libre » par les conglomérats
communautaires.
D’un strict point de vue théorique les communautés sont en quelque sorte à la charnière
de la « société civile » et de la « société politique ». C’est par le consensus communautaire
que l’Etat a pu trouver ses marges d’existence depuis son avènement contemporain.
La période dite « chéhabiste » en est l’une des expressions les plus manifestes.
Parce que ses fondamentaux politiques et institutionnels étaient construits sur un
consensus local parrainé par un agrément régional entre les Etats-Unis du « Pacte de
Bagdad » (déjà), et l’Egypte nassérienne, l’espace politique de l’Etat représenté par le
président de consensus, le général Fouad Chéhab, au pouvoir de 1958 à 1964, a pu se
développer et représenter (au-delà de ses aléas et de ses mécanismes parfois autoritaires)
ce qui reste l’une des expériences majeures d’édification d’un Etat au Liban.
C’est par conséquent la logique même du système communautariste qui contraint le
jeu politique à s’exprimer par le biais des structures d’expression politique de ce type.
Cette logique captive est aggravée par les mécanismes de captation de représentativité
qui prévalent à l’intérieur des espaces politiques, et qui sont alimentés par les systèmes
claniques et clientélistes. Cette logique communautariste captive enferme le système dans
des jeux hégémoniques dont les acteurs peuvent paradoxalement être interchangeables.
1.Dans le cadre des Accords de Doha, un gouvernement d’unite nationale a ete constitue, mais les clivages politiques
demeurent et marqueront profondement une campagne electorale d’ores et deja largement engagee.
Ces jeux d’hégémonie atteignent des seuils dangereux lorsqu’ils viennent se greffer et
s’articuler sur des stratégies et des contre-stratégies de confrontation régionale, induisant
de nouvelles alliances, comme cela est le cas dans l’espace régional depuis l’occupation de l’Irak.
Mais une règle interne au système s’est dégagée au fil des années de pratique politique :
à chaque fois qu’un groupe ou un ensemble associé au contrat consensuel fondateur a
tenté par captation de représentativité et/ou par la violence de se rendre maître des
appareils d’Etat, ces tentatives ont abouti à des échecs qui se sont terminés dans le sang.
Pour ne citer que deux exemples contemporains, l’on peut rappeler d’abord que la tentative
de ce qui avait été qualifié à l’époque de « phalangisation » de l’Etat dans le sillage
de l’invasion israélienne de 1982 a conduit dans un premier temps au soulèvement armé
de 1984 et au rebondissement protéiforme de la guerre civile libanaise qui s’est conclue
par les accords de Taëf. Quant à l’autre tentative de « mainmise communautaire », plus
complexe, elle a été l’une des séquelles de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de
l’ONU, et s’est accélérée avec l’enchaînement des effets biaisés des élections législatives
de 2005 tenues dans le contexte tragique de l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri.
Elle s’est décomposée dans le mouvement d’une crise institutionnelle et politique qui
s’est terminée par les affrontements du 7 mai 2008 dont le facteur déclencheur a été
le projet de criminalisation des systèmes de communication interne du Hezbollah. Le
basculement des rapports de force sur le terrain, notamment dans la capitale, et les efforts
de la médiation arabe ont conduit aux accords de Doha.
En revanche, et a contrario de ces exclusives narcissiques, une volonté politique fondée
sur un contrat positif peut déboucher sur un système stabilisateur. Citons à cet égard
un exemple paroxystique mais significatif. Dans le contexte d’occupation israélienne du
territoire libanais, et d’actes d’agressions caractérisés contre le territoire national, deux
logiques en apparence contradictoires se sont côtoyées durant de longues années : une
logique de résistance et une logique d’Etat. Elles ont fonctionné de conserve par le biais
d’une volonté politique commune. Lorsque cette volonté politique s’est trouvée pulvérisée,
c’est l’ensemble de l’édifice qui a menacé de s’écrouler. Cette volonté politique sera
à nouveau mise à l’épreuve dans le cadre de l’application des accords de Doha. Dans son
discours d’investiture le président Michel Sleiman a clairement exprimé sa volonté de
revenir à cette jonction des deux logiques par le biais de la définition d’une stratégie
nationale intégrée de défense.
Un renouvellement des modes de représentation nationale
La transition vers un système de représentation politique « décommunautarisé » ou plutôt
transcommunautaire est l’un des enjeux de l’avenir proche. L’accord conclu à Doha
prévoit pour la prochaine échéance législative, le recours à la loi électorale de 1960.
Celle-ci répondait, à l’époque, aux impératifs rendus nécessaires par les confrontations
civiles, qui avaient déjà opposé, en 1958, des élites communautaristes et leurs clientèles.
Comme cela est le cas aujourd’hui c’est l’institution militaire qui fut le recours pour la
sortie de crise. L’armée, sous le commandement de son chef, le général Fouad Chéhab
ne s’était pas impliquée dans le conflit au profit de l’un ou de l’autre des protagonistes,
ce qui avait permis de prévenir une dislocation sociétale et territoriale.
La loi avait pour objet, à l’époque, de tenter d’éviter l’alignement territorial du système
de la représentation nationale sur des appartenances communautaires à caractère uniforme
que j’assimilerais à une sorte de « purification communautaire. Si cette loi a pu constituer
un outil de sortie de crise, il n’est pas sûr qu’elle répondra effectivement aux enjeux majeurs
actuels de la société libanaise, et notamment au dépassement des logiques internes
du communautarisme. Les accords de Doha conclus dans un climat de très fortes tensions,
se sont attelés à corriger les abus les plus scandaleux du découpage électoral de la loi
de 2000 que l’on peut considérer à juste titre comme l’expression la plus outrancière du
système communautariste. Par les « remembrements territoriaux » arbitraires qu’elle avait
imposés, elle avait abouti à de très fortes distorsions et de très profonds déséquilibres au
sein même du système de représentation communautaire, et notamment à une marginalisation
des leaders chrétiens les plus représentatifs. De plus elle avait conduit à des réactions
de type communautariste ambivalentes puisque la rectification des distorsions de la représentation
passait nécessairement, dans une première phase, par une représentation des communautés
chrétiennes reflétant de manière plus conforme le poids des réalités électorales et la dimension
réelle des forces politiques. Toutefois ces considérations intervenaient à l’intérieur du système
communautariste, elles demeuraient captives de sesmécanismes et de son langage, et ne
tenaient pas compte de la nécessité du changement.
Mais l’Accord de Doha qui est un «package deal » a ouvert, néanmoins, la voie à ce
changement par sa proposition de sortir le Rapport Boutros des tiroirs afin d’en débattre
au Parlement. La Commission présidée par l’ancien ministre des Affaires étrangères avait
été chargée, en 2005, d’élaborer des propositions de refondation du système électoral. Il
est nécessaire également de redonner au Conseil constitutionnel la place et le rôle qui lui
revient et sans lequel le fonctionnement des institutions parlementaires et des mécanismes
de contrôle restera bridé.
Quel est en effet l’enjeu profond du renouvellement du système électoral libanais,
susceptible de refléter les réalités complexes de la société libanaise évoquées plus haut ?
Compte tenu de la nature de l’héritage sociétal historique, la problématique de la régénération
du système électoral libanais est complexe. L’enjeu est celui de l’invention d’une combinaison
permettant de passer de la représentation communautaire qui rend la représentation
nationale captive des structures claniques et clientélistes, à un système fondé sur la
construction et l’expression de la citoyenneté, ainsi que sur la libération des potentiels
individuels et collectifs organisés, sans pour autant briser la société. La question est par
conséquent de savoir comment inventer un modèle réellement démocratique, fondé sur
une sécularisation de l’espace public, tout en respectant les identités construites par l’histoire,
sachant que ces identités sont le résultat des dynamiques d’influence réciproque entre
les facteurs culturels, économiques et cultuels, pour ne citer que ceux-ci.
Il apparaît que seule l’introduction d’un mode de scrutin proportionnel (pondéré) peutaider à l’élaboration d’une représentation nationale réellement signifiante de la société
libanaise et de ses diversités. Celles-ci sont loin, en tout état de cause, d’être limitées aux
appartenances identitaires communautaires. Dans cet ordre d’idées, le projet de création
d’un système bicaméral repris par la Commission Boutros apparaît aujourd’hui le plus
pertinent. Le Sénat (la Chambre haute) serait élu sur une base communautaire et chaque
communauté serait dotée d’un nombre identique de sénateurs quelle que soit son importance
quantitative. Le Parlement (la Chambre basse) serait élu à la proportionnelle. La formule
idéale consisterait ici à considérer le Liban comme une circonscription unique ce qui
contraindrait les formations politiques à des programmes de dimension nationale et non
plus régionalistes et/ou communautaristes sectaires. Les grandes décisions engageant
l’avenir de la nation seraient prises par les deux chambres réunies en Congrès. Les affaires
courantes pourraient être ainsi gérées selon les mécanismes classiques de ce type de représentation.
La formule n’est pas inédite au Liban puisqu’un projet identique avait été proposé par un groupe
d’intellectuels et de juristes à la veille du déclenchement de laguerre civile de 1975, et que la
première constitution de l’Etat libanais du Mandat avait déjà prévu la création d’un Sénat.
Dans le système communautariste hybride mis en placepar le mandataire français – lequel a
d’ailleurs semé les germes des crises institutionnelles ultérieures – la présidence de cette
Chambre haute devait échoir à la communauté druze.
Mais le projet fut envoyé aux oubliettes pour punir celle-ci et ses principales élites politiques
du Liban et de Syrie, après la révolte armée de 1925-1927 contre le mandataire
qui avait failli aux promesses d’indépendance et de création d’un royaume arabe unifié
ayant Damas pour capitale.
Il est également nécessaire de relever l’influence de la gravité de la situation économique
et sociale et ses conséquences sur l’évolution institutionnelle du Liban. L’émigration
qui va en empirant, l’exode des cerveaux, les distorsions structurelles de l’économie,
l’exacerbation des inégalités en termes d’aménagement du territoire, les formes de
développement économique externalisé ne répondant pas aux nécessités de l’emploi,
notamment pour les jeunes et les diplômés, ni même aux impératifs à minima de l’intérêt
national, la négligence et le mépris affiché pour les secteurs productifs et l’économie
réelle sont autant d’éléments qui ne concourent pas à l’apaisement social et politique.
Une externalisation des légitimités
La crise a mis également en évidence les dangers de ce que je désignerais par « l’externalisation
des légitimités » c’est-à-dire la substitution du recours aux protections et aux appuis
externes aux règles des mécanismes et des processus démocratiques et institutionnels
internes, dans un Etat réellement souverain. L’alignement des politiques nationales sur
des enjeux externes ne peut aboutir qu’à l’instrumentalisation du Liban à des fins qui
s’avèrent être ultérieurement opposées aux intérêts réels du pays. La vie politique libanaise
fonctionne aujourd’hui selon le principe des vases communicants. Les équilibres ou
déséquilibres locaux sont la caisse de résonance de leurs équivalents régionaux. Ils les
reflètent et s’y reflètent en raison même des systèmes d’alliances actuels.
Le processus de désagrégation entamé avec la modification de la politique des puissances
après l’invasion de l’Irak et les alignements ou les réorientations stratégiques qui
s’en sont suivies en sont un exemple significatif.
Les dimensions à plusieurs niveaux de la crise qui a secoué le Liban (interne, régionale,
internationale) ont par ailleurs été démontrées par la nature des mécanismes qui ont
permis le succès de la médiation de l’Etat du Qatar. Ces mécanismes ont associé l’ensemble
des acteurs locaux, régionaux et internationaux impliqués dans la montée paroxystique
des périls. Mais ils ont également montré que la conjonction des initiatives entre,d’un côté,
un Etat jouant un rôle moteur, et une organisation multilatérale telle que la Ligue arabe,
de l’autre, peut déboucher sur des mécanismes positifs de sortie de crise.
Enjeux sous forme de questionnements
Les enjeux de cette sortie de crise sont de grande ampleur. Citons en deux sous forme
de questionnements : comment reconstruire la paix civile abîmée depuis l’assassinat du
Premier ministre Rafic Hariri, puis aggravée par les alignements autistes sur les polarisations
régionales dans un contexte désagrégateur de dislocation, voire de décomposition,
basé sur des stratégies internationales d’exacerbation des peurs réciproques et des segmentations
sectaires dont le cas irakien est l’exemple tragique ? Comment reconstruire l’unité
nationale dans le sens profond et programmatique du terme ?
Plus généralement, cette dernière (?) crise, dans ses prolongements régionaux, a vu
l’intervention diplomatique et institutionnelle directe, aux côtés de la Ligue des Etats
arabes de deux nouveaux acteurs majeurs, voisins du monde arabe : la Turquie et l’Iran.
Simultanément, face aux polarisations partisanes d’acteurs traditionnellement équidistants
du moins formellement des protagonistes, et plus particulièrement l’Egypte et l’Arabie
saoudite, de nouveaux médiateurs dotés d’une souplesse et de potentiels diplomatiques
remarquables sont apparus, dont le plus emblématique est l’Etat du Qatar. Ces nouvelles
dynamiques permettront-elles un renouvellement raisonné et raisonnable du système régional ?
Parallèlement, en Palestine, les politiques fondées sur l’ostracisme, la proscription et
l’exclusion, aggravées par la colonisation à outrance ont abouti à des fiascos lourds de
menaces, avivés par la pratique internationale des deux poids et deux mesures. Ces développements
seront profondément destructeurs et éloigneront plus encore les perspectives d’une paix véritable.
N’est-il pas urgent de rappeler les fondements du compromis historique dont les bases avaient
été élaborées dans le cadre de la conférence de Madrid en 1991, et rétablir le droit international
comme référent incontournable de toute solution aux conflits du Moyen-Orient en soulignant
le caractère non sélectif des résolutionsde l’ONU ?
C’est une évidence de dire, en tout état de cause, que l’avenir du Liban est directement lié
aux enjeux de la question de la Palestine.
Ne peut-on réhabiliter également, dans cette région du monde et en Méditerranée le concept
de sécurité commune et collective tel que prévu par la Charte des Nations unies ?
Ne pourrait-on inaugurer une telle perspective par un processus de dénucléarisation ne
souffrant strictement d’aucune exception ? L’Union européenne n’a-t-elle pas, en l’occurrence,
un rôle exemplaire et médiateur à jouer en redonnant son sens véritable au multilatéralisme,
en se démarquant des politiques d’hégémonie, et en favorisant les dynamiques
d’association des grands ensembles riverains de la Méditerranée tout en reconnaissant
leurs spécificités historiques. Enfin et dans une perspective humaniste, l’art de la politique
dans cette région complexe ne consiste-t-il pas justement à refuser de s’inventer
rituellement de perpétuels ennemis, mais à inventer, au contraire de perpétuels et
constructifs compromis ? N’est-ce pas là justement l’arme ultime des sociétés composites
contre les démons de la discorde ? Et le Liban n’en est-il pas l’un des lieux politiques les
plus hautement symboliques ?